chroniques de l'histoire littéraire des Bretons par François Labbé

De Louis Tiercelin à Yann-Ber Kalloc’h/Yann-Ber Calloc’h   Jean-Pierre Calloc’h. Bleimor

 

Je dois avouer que, totalement formaté par l’école jacobine, j’ai longtemps négligé les auteurs bretons écrivant en breton[1]. Pour ma défense, je peux dire que, depuis quelque temps, j’ai fait des efforts et que si je n’ai pas réussi (ou eu le courage) d’apprendre cette langue pour être capable de lire avec plaisir dans le texte, j’ai au moins essayé de pénétrer, armé d’un dictionnaire, du Breton pour les nuls (!), de traductions, de critiques, de résumés cet univers étrange et attirant.

Récemment, j’ai participé à une belle journée organisée dans le superbe manoir de Mézedem en Trégor en souvenir de  Jehan Lagadeuc  qui y a rédigé en 1464 à la demande de Maître Auffret Quoatqueveran, chanoine du diocèse de Tréguier, les 6000 entrées de son Catholicon (grec Καθολικόν,  universel »). Cet incunable écrit en breton, français et latin, est à la fois premier dictionnaire de breton et premier dictionnaire de français imprimé par Jehan Calvez le 5 novembre 1499 à Tréguier.  On aurait pu rêver d’un démarrage d’une littérature bretonne contemporaine, mais tel n’était, hélas ! pas le but des mandataires très-chrétiens de l’ouvrage On s’était simplement rendu compte que trop de futurs clercs ne parlaient que breton (voir le prologue) et qu’il n’y avait pas d’instrument leur permettant d’acquérir le latin à partir de cette langue, le détour par le français leur étant quasiment impossible. Avec ce dictionnaire trilingue, dont les entrées sont en breton, on favorisait à la fois l’apprentissage du latin et celui du français[2] ! 

Il est regrettable que cet ouvrage soit demeuré quasiment sans postérité immédiate et qu’il n’y ait pas eu directement un dictionnaire breton puis une grammaire puis... En France, on le sait, la langue du pouvoir s’impose à partir de François Ier et se codifie, se corsète au XVIIe siècle : un roi, une loi, une foi, et bien sûr une langue pour fixer le tout, celle de la Cour...

Au XVIIIe siècle, on commence certes à s’intéresser à  la langue bretonne, mais au nom de recherches philosophico-philologiques ou simplement érudites, pas pour la langue en soi et son usage possible, sa littérature.

Le XIXe siècle, la Bretagne, comme un peu partout en Europe, voit l'émergence d'un mouvement culturel qui, influencé par les recherches galloises et le mythe littéraire d’Ossian et de Sined, cherche cette fois les traces d’une littérature (écrite ou morale disparue). Le Barzaz Breiz paraît, l’ère des collectes commence et se poursuivra avec François Luzel (2 volumes de Gwerziou et 2 volumes de Soniou Breiz Izel...)

Auguste Brizeux, alors célèbre dans toute la France, publie Telenn Arvor puis Furnez Breiz où il ose chanter la Bretagne en breton. La Villemarqué et Luzel publient aussi en breton...

Vers la fin du siècle, sous l’impulsion du Rennais Louis Tiercelin (1846-1915) et du compositeur guingampais Joseph-Guy Ropartz (1864-1955), cet élan reçoit un développement nouveau : le Parnasse breton est fondé avec pour devise la formule de Marie de France « Bretagne est poésie ». Parallèlement, les revues et journaux bretons se multiplient, chansonniers et chanteurs enrichissent le répertoire breton, comme Prosper Proux (Bombard Kerné) qui sera évoqué dans une prochaine chronique.

Tiercelin se veut plus littéraire et lance, en 1889, L'Hermine, revue littéraire et artistique de Bretagne. Ayant quitté Paris où il a étudié pour Fougères, il suit avec assiduité les cours de breton de Joseph Loth,  Professeur à l'université de Rennes. Il  est poursuivi par cette idée qu’il faut non seulement se pencher sur les témoignages bretonnants du passé, mais aussi poser les jalons d’une littérature en langue bretonne, seule capable, à son avis, de rendre compte de la spécificité de ce pays. Tiercelin publie d’ailleurs son premier poème en breton, Breizad er Baradoz (Breton au Paradis, in : La Bretagne qui chante). Il récidive en 1897 dans un autre recueil la Harpe. À chaque fois,  il propose une traduction française, car il souhaite que les non-bretonnants accèdent, comme lui, à cette langue voire soient attirés par elle et suivent son exemple.   

 

      Enn tu mad Breiz ganet n'ounn ket                        Au bon bout de la Bretagne, je ne suis pas   né ;

        Brezounek ne'm euz ket desket                                  Le Breton je n'ai pas appris

        War barlenn va mamm ger.                                      Sur les genoux de ma mère chère.

        Ne'm euz ket denet gant he leaz                                Je n'ai pas têté avec son lait

        Ar iez koz. Paotred diwar meaz,                               La vieille langue. Garçons de la   campagne,

        Me zo eun den a ger.                                                  Je suis un homme de la ville.

        Ha ne'm eus lavaret biskoaz                                      Et je n'ai jamais dit

        Va c'hatekiz, war va dek bloaz,                                Mon catéchisme, sur mes dix ans,

        Da Skaër pe da Faouet ;                                            A Scaër ou au Faouet ;

        Me 'm euz desket e skoll Roazon,                              J'ai appris à l'école de Rennes,

        Latin, Gregach, iez ar Saozon,                                 Le latin, le grec, la langue des Anglais,

        Dre c'hiz ar C'hallaoued.                                          A la mode des Gallots.

 

      Breizad er Baradoz                                                       Breton au paradis.

 

 

Tiercelin ne mâche pas non plus ses mots quand il dénonce le jacobinisme qui étreint la France :

« Je ne voudrais pas du monopole pour l'Église, pas plus que je n'en veux pour l'État. Je veux la liberté pour tous d'enseigner et pour tous de choisir les maîtres. Ce qui est inadmissible, c'est qu'on m'oblige à payer tel enseignement, si tel autre me semble préférable, et qu'on me contraigne à livrer mes enfants à certains maîtres, si j'en connais de meilleurs. Cette liberté me semble quelque peu jacobine. Quant à admettre la France « d'un seul esprit » qu'on prétend nous faire avec cette éducation nouvelle, il faut encore être bien peu libéral pour ne pas trouver néfaste cette obligation du même moule à penser. Quelle France que celle où tous les citoyens auraient les mêmes croyances ! Ce serait à désespérer de tout, si l'on en arrivait à dire qu'il n'y a pas de salut hors de l'état laïque ! » (L'Hermine, juillet 1902)[3]

 

Marqué par le décès d’êtres proches, il quitte en 1911 L’Hermine qui, sans lui, perd son souffle. Une cinquantaine de poètes lui offrent alors en 1912 un témoignage d’amitié avec un ouvrage collectif : Les Poètes de Bretagne à Louis Tiercelin, Barzed Breiz da Loeiz Kersilin,   alors qu’il venait d’être élu « Prince des Poètes Bretons » quelques jours auparavant.     Membre de l’Union Régionaliste Bretonne (il en est le secrétaire), de L'Association artistique et littéraire de Bretagne ou de la Société archéologique du pays de Rennes, il est certainement une des personnalités qui font le plus pour la renaissance de la littérature bretonne de langue bretonne, aidé par ses amis parisiens comme  Leconte de Lisle qui affirme lire « avec le plus grand intérêt L'Hermine.  » (Nantes Mondain, 1890-1891), Narcisse Quellien, Camille Le Mercier d'Erm  (Bardes et Poètes Nationaux de la Bretagne armoricaine (1919).   L’Hermine  publie des textes de Charles Le Goffic, Arthur de La Borderie, l'abbé Inisan ( traduction française de son livre breton Emgann Kergidu (le combat de Kergidu), Sophie Hue, Robert du Pontavice  de Heussey, François Duine, les professeurs Émile Ernault, Joseph Loth, le musicologue Maurice Duhamel, le chansonnier Théodore Botrel, les poètes José-Maria de Hérédia, Joseph Rousse, Sully Prudhomme, Anatole Le Braz et François-Marie Luzel etc...

Dans le sillage de l’Hermine, et dans d’autres revues, des auteurs comme Fanch al Lay (Bilzig, roman se déroulant à Locquirec paru dans la revue Buhez Breiz, 1925, traduit par Bernard Cabon, Skol Vreizh, 2003) ou Tangi Malmanche[4] commencèrent à publier en breton, et avec eux Yann-Ber Calloc’h (1888-1917). C’est à ce dernier auteur que je voudrais ici consacrer quelques pages.

Il y avait dans l’armoire de ma grand-mère, au bistrot de L’Aublette, près de Dinan, un livret étrange et à moitié déchiré, une revue. Ma tante, l’institutrice, m’avait appris à lire manu militari, mais ce cahier, je n’arrivais pas à le déchiffrer...  Le premier texte ressemblant à un poème était signé d’un nom que je n’ai par contre pas oublié tellement il m’avait fasciné : Yann Ber Kalloc’h !

 

J’avais demandé à ma grand-mère et à ma tante-qui-savait-tout si elle connaissait ce nom. Tout ce que je pus apprendre fut que « ce Kalloc’h » était mort « pour la France », ce qui en faisait évidemment une personnalité recommandable dans ce café où se réunissaient quelques gueules cassées de 14-18, héros présumés de Verdun ! 

J’avais bien sûr aussi voulu savoir ce qui était écrit.

- Tu ne peux pas comprendre ! C’est du breton, dit ma mère en haussant les épaules.

Ainsi, il y avait des livres interdits aux lecteurs parce qu’ils étaient dans une autre langue. Pourtant, on me le répétait sans cesse, nous étions en Bretagne ! Nous étions bretons ! Je devais même être fier d’être breton ! Alors ? Pourquoi ne parlions-nous pas le breton ? « Pas ici ! », fut la réponse fière de ma grand-mère. Nous, on parle français !

Je n’avais pas cherché davantage, mais si ce nom et son orthographe étonnante restèrent marqués dans mon esprit, il fallut bien du temps pour que je me penche sur cet auteur : un séjour à Groix, il y a une vingtaine d’années.

Les ancêtres de Yann Ber Kalloc’h ou Calloc’h ont toujours vécu plutôt mal que bien de la pêche côtière et du lopin de terre qu’ils pouvaient cultiver. Il voit le jour le 28 juillet 1888 sur Groix au village de Kerglavezig.  Le curé reconnaît vite en lui une intelligence vive et l’aide à accéder à ce qui est alors le moyen d’échapper à la misère de ces pêcheurs paysans : le séminaire (baccalauréat 1905). Pourtant, il ne termine pas ses études au grand séminaire en raison de ce qu’on appelait les maladies nerveuses, maladies ayant frappé ses trois frère et sœurs, le droit canon interdisant dans ce cas l’accès à la prêtrise. Il pense un temps devenir missionnaire (une autre « carrière » qui s’offre aux enfants pauvres !) mais avant de se décider, il part pour Paris puis Reims pour y exercer le métier d’enseignant ou de répétiteur dans des collèges privés et envoyer un peu d’argent à la famille. Sous l'uniforme (service à Vitré 1909-1911), il rencontre d'autres militaires bretons, et donne des cours de breton à une quarantaine d'appelés. En 1913, il s'inscrit à La Sorbonne pour étudier l'histoire et la littérature. 

Quand la guerre éclate, il veut aller combattre certes parce qu’il souhaite lutter contre le pangermanisme, mais surtout parce que ce chrétien rêve d’un sacrifice christique, expiatoire, une sorte d’impôt du sang qui permettra plus tard aux Bretons de demander à la France de reconnaître sérieusement leurs spécificités ! Son poème « Quart de nuit aux tranchées/AKARTER-NOZ ÉR HLÉYEU » (en annexe) d’une extraordinaire facture, particulièrement dans la traduction d’Armand Robin, résume cette attente quasiment mystique (« Aux frontières de l'Est, je suis le rocher breton »[5]) . Il est ce croisé breton qui dans la nuit avant l’attaque se recommande d’abord au ciel (« Mettez un cœur fort, ô mon Dieu, dans ma poitrine./Je me recommande à vous et à votre Mère Marie ;/Préservez-moi, mon Dieu, des épouvantes de la nuit aveugle, /Car mon travail est grand et lourde ma chaîne ») avant  de stopper l’ennemi (« Dors, ô patrie, dors en paix. Je veillerai pour toi, /Et si vient à s'enfler, ce soir, la mer germaine, /Nous sommes frères des rochers qui défendent le rivage de la Bretagne douce./Dors, ô France ! Tu ne seras pas submergée encore cette fois-ci./ Mon tour est venu de veiller au front de la France, »).

Sa santé fragile fait qu’il est exempté. Il parvient pourtant à rejoindre le Front en 1915 (on a besoin de chair fraîche et  moins de scrupules qu’en août 1914). Le 10 avril 1917, une grenade éclate dans sa tranchée, et il meurt à 28 ans. Dans une lettre à Achille Collin (annexe), il explique que le sacrifice des vies bretonnes ne sera pas vain et qu’il est des morts qui sont nécessaires à une renaissance : la France saura récompenser le sacrifice des Bretons en leur accordant, enfin, le droit d’apprendre et d‘enseigner leur langue, d’être eux-mêmes !

Sa dernière lettre écrite le jour de sa mort et retrouvée sur lui (Sur : http://calloch.jp.free.fr/Pages/ecrits.htm) est particulièrement émouvante

 

Le 10 avril 1917

Cher ami,

En plein bled dans un trou recouvert d'une tôle, sous le rideau d'acier des canonnades. Je vous écris sur mes genoux. Il fait grand froid, pluie et neige et nous ne pouvons pas faire de feu. C'est le pays de la misère et de la désolation ici.

Aucun ravitaillement, à part le bout de boeuf et le quart de vin de l'Intendance, qui nous arrivent à des heures impossibles, la nuit.

Pour la première fois depuis vingt-et-un mois que je suis à la guerre, nous manquons de tabac. Je pense que la retraite de Russie était quelque chose comme ceci.

Il faut qu'ils soient en fer nos hommes. Dix jours et dix nuits de cette vie-là, sans aliments chauds, sans sommeil souvent. Ah ! il y a un bon Dieu pour les soldats !

Nous devons attaquer sans délai. On ira puisqu'il le faut.

Et ceci est un adieu peut-être.

« On ira puisqu’il le faut » !

 Un peu plus tard, l’ancien correspondant de guerre Carl Sandburg publiera son recueil de poèmes The People, Yes (1936) dans lequel on peut lire cette phrase faussement attribuée à Brecht ou Borchert : Sometime they'll give a war and nobody will comme / Un jour, il y aura une guerre et personne  n’y ira...  Deux visions du monde !

Le poète tué est enterré à Cerisy dans un cimetière militaire. Sa dépouille est ramenée à Groix le 8 juillet 1923. 

À l'initiative de la revue Dihunamb, et avec le soutien de Buhez Breizh de son ami Pierre Mocaer, une tombe surmontée d’une croix celtique fut édifiée et inaugurée le 21 août 1924. 

*

Yann Per a commencé à écrire très tôt. Ainsi, lorsque son père se noie accidentellement en octobre 1902, à la Jonchère-du-Croisic, alors qu’il n’a que 14 ans, il confie en français sa tristesse au papier :

 

Non, la force me manque et je ne puis décrire

Cette néfaste nuit où tu trouvas la mort,

Mais pour me consoler, père, je veux écrire,

En berçant ma douleur, quelques lignes encore…

 

Un an plus tard, l’orphelin écrit ce poème tout simple et tellement sincère :

 


AR MOR (1903)

(Kan eun emzivad)

 Me da gar, o môr don,

A iud evel eul lon

Pa c'houez ar gorventen !

Pa welan da c'hoummou

0 tired a dammou

Warzu d'am énézen !

Me gar da c'huannaden

0 tont war an aezen

Beteg va wele-kloz,

Hag ar soniou seder

A gannez er pellder,

En sioulder kun an noz.

Hag ivez, d'ar c'hreiste,

Me wel gant karanté

An heol sklerijennus,

Euz an oabren ledan,

0 tol e sklerder-tan

War da zour didrouzus.

Me da gar, o môr glas !...

Koulskoude, anken bras

Teuz lakeet em c'halon :

Meur a va zud karet

Ganiz zo bet skrapet

Hag a hun 'na zour don.

Pe leac'h maont, holl va zud

Teuz-te lonket heb brud

Gand da veg didrue ?

Siwaz ! Du-ze, er mez,

Baleet heb divez,

Maont é leac'h oar Doue!

Ha me gleffe brema,

Gant va mouez ar c'hrenva

Da viliga bepred !

Hogen n'ellan, da vad,

P'ha welan o lipat

Réier m'énez karet.

Me da gar, me da gar !

Goaz z'é vid ma glac'har,

Ma c'hreiz, tav da c'hirvoud!

D'id ma c'halon, o môr !

Ha, mar kwitan Arvor,

Mervel a rinn heb out!

 

 LA MER

(Chanson d'orphelin)

Je t'aime, ô mer profonde,

Qui hurles comme une bête,

Quand souffle l'ouragan

Quand je vois tes vagues,

Courir, par tronçons,

Du côté de mon île.

J'aime ta plainte,

Qui vient, sur la brise,

Jusqu'à mon lit-clos ;

Et les joyeuses sônes,

Que tu chantes dans le lointain,

Dans la douce paix de la nuit.

Et aussi, à midi,

Je vois avec amour,

Le soleil étincelant,

Du haut du large firmament,

Verser sa lumière de feu,

Sur ton onde silencieuse.

Je t'aime, ô mer bleue !

Et pourtant dans mon coeur,

Tu mis un grand chagrin :

Beaucoup parmi mes parents chéris,

Ont été emportés par toi,

Et dorment dans tes flots profonds.

Où sont-ils, tous les miens,

Que tu avalas obscurément,

De ta gueule sans pitié ?...

Hélas! Là-bas, au large,

Promenés sans fin par les vagues,

Ils sont Dieu sait où !

Et je devrais, à présent,

En grossissant ma voix,

Te maudire sans cesse,

Mais, tout de bon, je ne puis,

Quand je te vois lécher,

Les rochers de mon île chérie.

Je t'aime, je t'aime !

Tant pis, ma douleur,

J'étoufferai ton gémissement!

A toi mon coeur, ô mer,

Et si je quitte l'Armor,

Je mourrai sans toi!

 (in : Un barde breton. Jean-Pierre Calloc'h - Bleimor. Sa vie et ses œuvres inédites, 1888-1917, par Paul Palaux, Quimper, 1926.


 

 

 

Au grand séminaire de Vannes puis à l'abbaye de Kergonan où s’est déplacé le séminaire, il compose quelques saynètes et toujours des poèmes en breton. Ce jeune homme, qui n’a connu que sa famille et l’Église trouve naturellement son inspiration dans la foi et, ce qui est plus personnel, un grand amour de la Bretagne. Il y ajoute toujours avec simplicité des éléments autobiographiques : c’était le cas d’ « Ar Mor », c’est aussi celui de « Me zo ganet », (in: Ar en deulin - À Genoux-,  1921)

 


Me zo ganet

Me zo ganet é kreiz er mor
Tèr lèu ér méz;
Un tiig gwenn duhont em-es,
Er benal 'gresk etal en nor
Hag el lann e hol en anvez.
Me zo ganet é kreiz er mor,
E bro Arvor.


Me zad e oé, èl é dadeu,
Ur matelod;
Béùet en-des kuh ha diglod
- Er peur ne gan dén é glodeu -
Bamdé-bamnoz ar er mor blod.
Me zad e oé, el e dadeu,
Stleijour-rouédeu.

 

Me mamm eùé e laboura
- Ha gwenn hé blèu -;
Geti, en hwéz ar on taleu,
Disket em-es bihannig tra,
Médein ha tennein avaleu.
Me mamm eùè e laboura
D'hounid bara...

 

Je suis né au milieu de la mer
Trois lieues au large;
J'ai une petite maison blanche là-bas,
Le genêt croît près de la porte,
Et la lande couvre les alentours.
Je suis né au milieu de la mer,
Au pays d' Armor.

 

Mon père était comme ses pères
Un matelot.
Il a vécu obscur et sans gloire,
- Le pauvre, personne ne chante ses gloires -
Tous les jours, toutes les nuits sur la mer souple
Mon père était comme ses pères,
Traîneur de filets.

 

 Ma mère aussi travaille,
- Malgré ses cheveux blancs -;
Avec elle, la sueur à nos fronts,
J'ai appris, tout petit,
A moissonner et à arracher les pommes de terre;
Ma mère aussi travaille
Pour gagner du pain...


 

Le jeune poète, attaché à sa langue, à son pays, à la mer et à la terre qui le nourrit, comme elle a nourri ses ancêtres depuis des générations, sent également que les choses changent et que tout ce qui fait sa substance est en quelque sorte menacé par un État français toujours plus jacobin. C’est l’époque où il est très proche d’un hebdomadaire local d’inspiration patriotico-chrétienne: Faiz ha Breiz (Foi et Bretagne) fondé en  1865 par l’abbé Léopold de Lezeleuc de Kerdouara. C’est par ce journal qu’il entre en contact avec l’esprit du Barzaz Breiz, le recueil de Théodore Hersart de la Villemarqué (1815-1895). Il écrit alors par exemple un gwerz sur l’air de Viens poupoule (!) « Merhed Groé » (« Les filles de Groix »)  qui demande de ne pas renoncer à la langue ou aux caractéristiques culturelles bretonnes, à l’emprise de l’État français.

 

Refrain
O Groisillons, ô mes compatriotes, venez
Ecouter les plaintes
Qu'on élève sur vos défauts.
O Groisillons, ô mes compatriotes, venez
Vous direz si c'est vrai, vous direz si c'est faux.

Diskan
O Groéiz, o mem Broiz, o deit,
De cheleu er hlemmeu
Saùet ar hou técheu,
A !
O Groéiz, o mem Broiz, o deit !
Hui larou mar dé guir, hui larou mar dé geu !

J'ai été me promener à la Grande Terre
Il n'y a pas encore longtemps
Et l'on m'a dit, hélas !
De belles choses sur le compte de mon pays !
L'on m'a dit qu'à Groix,
Nous ne sommes plus Bretons,
Et que nous tombons chaque jour,
Dans la boue de plus en plus profondément,
Je n'ai rien répondu,
Mais à vous, je viens le dire.

 

II

On m'a dit : "Dans votre pays de Groix,
Les filles sont jolies,
Mais pourquoi donc veulent-elles
Etre comme les "madames" ?
Elles mettent des coiffes sans attaches,
Et leurs cheveux, comme une crinière,
Font saillie en dehors des coiffes,
Quelle nuque, mon Dieu !
Pluwizi, Ploumitur,
Vos filles perdent le gouvernail!

 

III

Un autre défaut qu’on vous trouve,
C’est : Ecoutez bien!
Vous méprisez la vieille langue,
La langue de votre père et de votre mère,
Au bourg, et même à la campagne,
on entend les filles
Cherchant à faire les bouches délicates,
“Bonjour, ma chère, ma chère !“
Cela vous donne envie d’éclater
Aussi souvent qu’on les entend ![6]

 

À partir de 1905, il publie dans Ar Vor (fondé par Taldir Jaffrennou, un des pionniers du mouvement autonomiste) und Dihunamb (fondé par Loeiz Herrieu) et dans des feuilles plus locales (Brittia, Le Réveil Breton, La Groix, Le Pays Breton) des articles dans lesquels il traite   de son île et de l’identité bretonne, de la question de l’autonomie, des indépendantistes qu’il réfute.

Dans la lettre à Achille Collin du 12 octobre 1915 (parue dans Ar Vro, no 42, 1er mai 1967, P. 9-11[7]), il manifeste l’intention de profiter de l’après-guerre pour réclamer à l’État l’apprentissage du breton et de l’histoire de la Bretagne, ces deux piliers de l’identité bretonne.

Il regrette certes cette guerre mangeuse d’hommes mais pense qu’avec la victoire (il y croit !), le retour de l’Alsace-Lorraine dans le giron national ne pourra se faire sans que certaines concessions soient faites après un demi-siècle d’occupation allemande. Les Bretons soutiendront les Alsaciens et les Lorrains. Ceci ajouté aux sacrifices énormes faits en hommes pour le salut de la Nation, ce sera une chance pour la Bretagne pour faire aboutir ses revendications culturelles.  

Évidemment, Yann Per Calloc’h a écrit au tournant des années 1900. Son éducation ne pouvait faire de lui un révolutionnaire. Certains de ses affirmations font sursauter, mais qu’on relise Renan voire des auteurs du temps qu’on qualifie aujourd’hui « de gauche » (Zola par exemple[8] ou Jules Ferry...), on a parfois des surprises. Ainsi, en 1909, il rêvait d’Une fête nationale bretonne (Ar Boble, 12 juin 1909) :  

 

Une fête nationale bretonne

Quand on demande aux Bretons, comment il se fait, qu’à côté de la France, en décrépitude, ils soient restés un peuple jeune, vigoureux, passionnément fidèle à ses vieilles croyances, ils ne peuvent faire trente-six réponses, ni même deux. Il n’y en a qu’une, qui jaillit, claire comme la foudre, de l’Histoire de Bretagne à qui elle pourrait servir d’épigraphe: „Qui t’a rendu si bon?“ – « Ma Race et l’Evangile! »

 

« Race et Èvangile »! Il est vrai qu’aujourd’hui, certains cherchent encore à prouver l’origine celte par l’analyse génétique (la question étant de savoir à partir de quel pourcentage…) ! et d’autres vont faire leurs dévotions à Jeanne d’Arc, cette vierge ayant sauvé le royaume de France, fille aînée de l’Église !  

Ce chrétien est évidemment influencé par les pensées barrésienne et maurrassienne. Il est lecteur du journal antisémite La Libre Parole de Drumont[9] comme beaucoup de catholiques et sensible aux arguments des antidreyfusards.

Le patriotisme de Calloc’h le pousse encore à revendiquer un apprentissage ou une divulgation exacte de l’histoire de la Bretagne, d’une Bretagne qu’il considère comme faisant partie du monde celtique plus que de la sphère française. Sous l'influence du Gorsedd gallois s’est formé en ces années le Goursez barzed Breiz-Vihan et c’est ce qui explique qu’il se donne alors le titre de barde sous les noms de Pen Men et Bleimor et qu’il écrit alors des poèmes comme Tristedigeh er Helt (La tristesse du Celte, 1904), Eid en enan (Pour les trépassés, 1905) ou Gwerzenn er Marù (La Gwerze de la Mort, 1907).

 

Yann Per Calloc’h est également l’auteur d’œuvres en prose : L’aventure épouvantable de Jeb an Ozac’h-Meur, conte groisillon plein d’humour ou Le vœu de Gwaronn sur un naufrage. Il a connu une certaine renaissance après 1968 avec son théâtre En neu Veue (Les deux ivrognes) qui ne furent d’abord joués qu’en 1906 et 1907 à Saint-Tudy et Er Flamanked (Les Flamands ou Plasmanek[10]), qui étaient pour lui le moyen de donner aux Bretons le goût de leur langue. Je crois me souvenir qu’en 1970 ou 1971, une de ses pièces avait été représentée à la fac de lettres de Rennes...

Ses autres œuvres sont aussi régulièrement publiées particulièrement Ar en deulin (À Genoux), parut d’abord en français grâce aux bons soins de son ami Pierre Mocaer en 1925.  

Dans ces poèmes composés en grande partie au front, il exprime sa foi, l'amour de sa langue et des sentiments politiques qui mêlent la fidélité à la France («  Ma patrie compte sur moi et je ne suis qu’argile [11]») et des revendications sinon autonomistes au moins régionalistes (mais Calloc’h est encore une pensée qui se cherche !). Sa poésie allie, lyrisme, évocation des lieux de son enfance, de la mer particulièrement, et ce qu’il est convenu d’appeler l’imaginaire celtique, avec souvent des accents personnels où les symboles jouent un rôle essentiel. On se reportera en fin d’article à l’émouvante et extraordinaire traduction que fit Armand Robin du poème Quart de nuit aux tranchées.

 

Évidemment, comme pour tous ces écrivains arrachés à la vie pendant la boucherie de 14-18, on s’interroge sur ce que Yann Ber Calloc’h aurait pu faire et écrire s’il avait survécu...

Son œuvre n’en était qu’à ses débuts...

 

Bibliographie indicative

 

Breizh Bretagne. Aus dem keltischen Erbe und ihre kulturelle Identität. Katalog. Brüder Grimm-Museum, Kassel, 1993, S. 117-138.

Über die Literaturen in der Bretagne von 1789 bis in die Gegenwart (Yann-Ber Piriou,

Rennes)

Guenaël Le Bras , Yann-Ber Kalloc'h, Editions Dalc'homp Soñj (1988).

 

Sur Internet:

 

http://calloch.jp.free.fr/ (La page web de Catherine le Goff (2000) sur Yann-Ber Kalloc’h)

www.sachsen-bretagne.com › Partner Bretagne › Literatur, un article de Catherine Wurm où j’ai trouvé certains textes de Y. B. Calloc’h

 http://www.chez.com/buan1/buancalloc.htm

http://fr.wikipedia.org/wiki/Jean-Pierre_Calloc’hhttp://www.gwalarn.org/chant-choral/pdf/harendeulin.pdf

http://litterature.bretagne.pagesperso-orange.fr/auteurs/callochjeanpierre/calloch.htm

https://fr.wikisource.org/wiki/Lettre_%C3%A0_Achille_Collin

Annexe

La lettre à Achille Collin :

 «  Je vous ai parlé d’un « plan d’action » après la guerre. C’est un bien grand mot. Les circonstances, avant tout, décideront de la conduite à tenir. Néanmoins, j’ai dit ceci à Mocaër : aussitôt la paix signée, que l’on fasse circuler en Bretagne une sorte de pétition au gouvernement, demandant l’enseignement de la langue et de l’histoire de la Bretagne dans toutes les écoles secondaires et supérieures de toute la Bretagne. Les signataires de cette pétition ? Tout le monde, mais avant tout les soldats, ceux qui auront versés leur sang pour la France, officiers, sous-officiers, simples soldats et marins. Rappeler les blessures, les citations, les morts. L’envoyer cette pétition, au gouvernement et à chaque député et sénateur, mais aussi à tous les journaux, bretons et parisiens. Entre nous, je ne crois pas qu’elle obtienne de réponse des pouvoirs, mais ce sera une excellente occasion de faire de la publicité, du bruit. Il faudra crier fort, hurler, rugir. Petit moyen pour une grande cause, mais l’esprit de notre âge est petit. Il faut se mettre à sa portée. Quand la partie dirigeante de l’élite française sera bien convaincue de ceci :que la langue des héros bretons, celle qu’ils parlaient à Dixmude en Champagne, en Artois en se lançant vers les assauts mortels, il est juste et convenable qu’elle soit enseignée dans leurs écoles, notre cause sera gagnée. Mais voilà : il faudra profiter de l’état d’esprit d’après la guerre qui ne sera plus le même cinq ans après. Il faudra agir tout de suite.

Donc pétition et agitation de cette pétition. Agitation non pas d’un jour, ni d’une semaine, mais sans limites dans le temps, la plus longue possible, la plus puissante possible.

[…]

La guerre est un atout dans notre jeu. Un autre, ce sera l’affaire de l’Alsace-Lorraine. Revenue à la France, cette province ne pourra pas être soumise au même régime que les autres, sous peine de lui faire regretter les jours où elle fut allemande. Lois antireligieuses, centralisatrices, « unilinguistiques », ils ne comprendraient pas si on leur jetait tout cela à la tête. Elle aura des privilèges, l’Alsace, sur tous ces chapitres puisqu’elle les avait auparavant. Sa langue sera enseignée dans toutes ses écoles. Et tout cela sera très bien. Nous l’approuveront, nous l’aiderons au besoin à obtenir ou plutôt à conserver ces biens - et nous réclamerons des pouvoirs le même traitement pour nous. Il y aura à notre avantage que nous nous serons fait casser la figure pour la reconquérir l’Alsace à la France et la liberté à l’Alsace. Par conséquent, la position sera très bonne pour nous. L’exploiter habilement.

Ne jamais oublier, du reste, que l’œuvre primordiale, la plus urgente sera d’assurer le salut de la langue. Si nous perdons notre langue, en vingt-cinq ans la Bretagne sera devenue une banale région française, ou plutôt cosmopolite, ayant perdu tout caractère. Si nous la sauvons, le reste nous sera donné par surcroît : autonomie administrative, économique, religieuse, etc. Tout cela sera facile à conquérir quand nous aurons conquis l’école, c’est-à-dire l’âme des enfants. Il n’y aura plus qu’à avancer la main et prendre. »

 

 

 


Quart de nuit aux tranchées

Les ténèbres pesantes s'épaissirent autour de moi ;

Sur l'étendue de la plaine la couleur de la nuit s'épandait,

Et j'entendis une voix qui priait sur la tranchée :

O la prière du soldat quand tombe la lumière du jour!

 

« Le soleil malade des cieux d'hiver, voici qu'il s'est couché ;

Les cloches de l'Angelus ont sonné dans la Bretagne,

Les foyers sont éteints et les étoiles luisent :

Mettez un coeur fort, ô mon Dieu, dans ma poitrine.

 

Je me recommande à vous et à votre Mère Marie ;

Préservez-moi, mon Dieu, des épouvantes de la nuit aveugle,

Car mon travail est grand et lourde ma chaîne :

Mon tour est venu de veiller au front de la France,

 

Oui, la chaîne est lourde. Derrière moi demeure

L'armée. Elle dort. Je suis l'oeil de l'armée.

C'est une charge rude, Vous le savez. Eh bien,

Soyez avec moi, mon souci sera léger comme la plume.

 

Je suis le matelot au bossoir, le guetteur

Qui va, qui vient, qui voit tout, qui entend tout. La France

M'a appelé ce soir pour garder son honneur,

Elle m'a ordonné de continuer sa vengeance.

 

Je suis le grand Veilleur debout sur la tranchée.

Je sais ce que je suis et je sais ce que je fais :

L'âme de l'Occident, sa terre, ses filles et ses fleurs,

C'est toute la beauté du Monde que je garde cette nuit.

 

J'en paierai cher la gloire, peut-être ? Et qu'importe !

Les noms des tombés, la terre d'Armor les gardera :

Je suis une étoile claire brillant au front de la France,

Je suis le grand guetteur debout pour son pays.

 

Dors, ô patrie, dors en paix. Je veillerai pour toi,

Et si vient à s'enfler, ce soir, la mer germaine,

Nous sommes frères des rochers qui défendent le rivage de la Bretagne douce.

Dors, ô France ! Tu ne seras pas submergée encore cette fois-ci.

 

Pour être ici, j'ai abandonné ma maison, mes parents;

Plus haut est le devoir auquel je suis attaché :

Ni fils, ni frère! Je suis le guetteur sombre et muet,

Aux frontières de l'est, je suis le rocher breton.

 

Cependant, plus d'une fois il m'advient de soupirer.

« Comment sont-ils ? Hélas, ils sont pauvres, malades peut-être… ».

Mon Dieu, ayez pitié de la maison qui est la mienne

Parce que je n'ai rien au monde que ceux qui pleurent là...

 

Maintenant dors, ô mon pays ! Ma main est sur mon glaive;

Je sais le métier ; je suis homme, je suis fort :

Le morceau de France sous ma garde, jamais ils ne l'auront...

- Que suis-je devant Vous, ô mon Dieu, sinon un ver ?

 

Quand je saute le parapet, une hache à la main,

Mes gars disent peut-être : « En avant ! Celui-là est un homme ! »

Et ils viennent avec moi dans la boue, dans le feu, dans la fournaise...

Mais Vous, Vous savez bien que je ne suis qu'un pécheur.

 

Vous, Vous savez assez combien mon âme est faible,

Combien aride mon coeur et misérables mes désirs ;

Trop souvent Vous me voyez, ô Père qui êtes aux cieux,

Suivre des chemins qui ne sont point Vos chemins.

 

C'est pourquoi, quand la nuit répand ses terreurs par le monde,

Dans les cavernes des tranchées, lorsque dorment mes frères

Ayez pitié de moi, écoutez ma demande,

Venez, et la nuit pour moi sera pleine de clarté.

 

De mes péchés anciens, Mon Dieu, délivrez-moi,

Brûlez-moi, consumez-moi dans le feu de Votre amour,

Et mon âme resplendira dans la nuit comme un cierge,

Et je serai pareil aux archanges de Votre armée.

 

Mon Dieu, mon Dieu ! Je suis le veilleur tout seul,

Ma patrie compte sur moi et je ne suis qu'argile :

Accordez-moi ce soir la force que je demande,

Je me recommande à Vous et à Votre Mère Marie.

 

La prière du guetteur (traduction du texte breton par Armand Robin)

 

La pesanteur de l'ombre autour de moi devenait drue.

Toute la lie de la nuit teintait les étendues ;

J'entendis une voix qui priait sur la tranchée ;

Oh ! la prière du soldat lorsque le jour s'est écroulé !

 

« Le soleil malade des cieux d'hiver s'est alité,

Des clochers de ma Bretagne l'Angélus est tombé,

Nulle ferme n'est plus vivante, les astres seuls sont ma clarté,

Au beau milieu de moi que s'ancre un coeur buté !

 

 « C'est vous, mon Dieu, et votre mère Marie que je supplie,

Mon Dieu, préservez-moi des épouvantes d'après-minuit,

Car pesante est ma chaîne, ma besogne est immense :

C'est mon tour de veiller juste au haut de la France.

 

 « Oui, pesante est ma chaîne. Autour de moi, stagnante,

Dort l'armée. Elle rêve et c'est moi le regard de l'armée.

C'est une charge rude, vous le savez. Eh ! bien venez !

Et mes soucis à vos côtés seront des plumes voltigeantes.

 

« Je suis le matelot au bossoir, le guetteur

Qui voit tout, entend tout, rôde, passe. La France

Ce soir m'a fait venir pour garder sa grandeur,

Elle m'a commandé de tenir sa vengeance.

 

« Je suis le grand guetteur très droit sur la tranchée,

Je sais ce que je suis, je sens ce que je fais :

L'âme de l'Occident, son sol, ses fleurs, ses filles,

C'est toute la beauté du monde que je garde cette nuit.

 

« J'en paierai très cher la gloire. Je m'y attends. Eh bien ! tant mieux !

Les noms de ceux qui tomberont auront le sol d'Armor pour eux.

Juste du haut de la France, je suis comme une nuit qui resplendit,

Je suis le grand Guetteur debout pour mon pays.

 

« Mon pays, dors en paix, dors. Je suis guetteur pour toi.

Que s'enflent les vagues allemandes, qu'elles t'empoignent !

Mes frères, les rochers, défendent la tendre Bretagne ;

France, dors, cette fois encore nul ne te submergera.

 

« Pour être ici, j'ai tout quitté, parents, maison,

Plus haut est le devoir où j'ai su m'attacher ;

Plus de fils, plus de frère ! Seul, un guetteur, sombre, muet!

Aux frontières de l'est je suis rocher, je suis breton.

 

« Et pourtant je soupire, je suis lâche plus d'une fois :

Ils sont si pauvres ! hélas, ils sont malades et ne le diront pas !

Mon Dieu, ayez pitié de ma pauvre maison à moi !

Je n'ai rien d'autre à moi sur terre que ceux qui pleurent là-bas !

 

 « Non !... J'ai la main sur mon fusil. Dors en paix, dors, mon pays !

Je suis homme, je suis fort, je connais mon métier,

Le morceau de France sous ma garde, « ils » ne l'auront, [jamais !

...Pourtant, mon Dieu, simple vermine, voilà ce que je suis!

 

« Quand, la hache à la main, je saute le parapet,

Mes hommes se disent : « En avant ! Ça c'est un homme vrai ! »

Et ils me suivent dans la boue, dans le feu, dans l'enfer,

Mais vous, vous savez, ne niez pas ! je ne suis que péché.

 

 « Vous, vous savez combien mon coeur est desséché,

Combien vils sont mes désirs, combien mon âme est lâcheté ;

Oh ! Père, du haut de votre ciel souvent vous me voyez

Me mettre en des sentiers qui ne sont pas ceux que vous aimez.

 

 « Aussi quand la nuit sème ses terreurs par le monde,

Lorsque dorment mes frères dans les cavernes des tranchées,

Ayez pitié de moi, ouvrez votre âme à ma demande:

Venez et toute l'ombre à mes côtés sera clarté.

 

« Mon Dieu, allégez-moi de mes péchés moisis !

Brûlez, oui, brûlez-moi dans votre flamme de bonté.

Mon âme irradiera comme un cierge dans vos nuits

Et je serai semblable aux anges de votre armée.

 

« Mon Dieu, mon Dieu, je suis le grand guetteur, tout seul,

Tout mon pays sur moi s'appuie et je ne suis qu'argile !

Accordez-moi dès cette nuit que l'impossible me soit facile !

Je m'en remets à vous et à votre mère Marie. »

 

 

KARTER-NOZ ÉR HLÉYEU

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En tioelded ponnér e dénùas ardro d’ein,

Ar ledanded el lann liù en noz um lédé,

Ha me gleùas ur vouéh ar er hleu é pédein :

O péden er hadour pe gouéh gouleu en dé !

 

« Héol klanù en néanneu goanù, chetu éan oeit de guh,

Klehiér en Anjelus en des soñnet é Breiz ;

Marù é en oéledeu, hag er stéred e luh :

Lakeit ur galon grénù, o men Doué, é me hreiz.

 

« Um erbédein e ran d’Oh ha d’Hou Mam Mari,

Dioallet mé, men Doué, doh sponteu en noz dall,

Rak bras é me labour ha ponnér me ari :

Dirag talbenn er Frans deit é me zro gédal.

 

« Ya. Ponnér en ari. Ardran d’ein e choma

El lu. Kousket e ra. Me zo lagad el lu.

Ur garg divalaù é, her gout e ret. Hama,

Béeh genonn, me freder e vo skanù el er plu.

 

« Me zo er martelod de gartér, er gédour

E ya, e za, e ùél oll, e gleu oll. Er Frans

’N des men galùet de virein hé inour,

Kemennet hé des dein kenderhel d’hé drouk-rans.

 

« Me zo er Gédour bras én é saù ar er hleu.

Gout e ran petra onn ha me ouèr petra ran :

Iné Kornog, hé douar, hé merhed hag hé bleu,

Oll kened er bed é, en noz-man, e viran.

 

« Kér é péein er glod, marsé. Na petra vern ?

Hanùeu er ré kouéhet douar Arvor ou miro :

Me zo ur stéren splann ar dal Frans é lugern,

Me zo er Gédour bras ar saù aùit é vro.

 

« Kousk, o bro, kousk é peuh. Me rei kartér eidous.

Ha mar da de foénùein, hénoah, er mor german,

Bredér omp d’er herreg e ziùenn aod Breiz dous,

Kousk, o Frans, ne vi ket soliet hoah en taol-man.

 

« Eit bout aman, lesket em ès me zi, me zud ;

Ihuéloh é ’n dléad ’m es um staget dohton :

Na mab, na breur ! Er Gédour onn, beunek ha mud,

Ar harzeu er retér me zo ’r garreg vreton.

 

« ... — Neoah, liés a ùéh e rankan hirvoudein :

« Penos é mant ? Siouah, peur int, klanù martezé ! »

Men Doué, Hou péet truhé doh en ti e zo d’ein,

Rag n’em es kén ér bed meit er ré ’ouél duzé...

 

« Breman kousk, o mem bro, ’Ma men dorn ar men gléan.

Gout e ran er vichér, me zo goaz, me zo krénù :

En tam Frans ’dan me mir birùikén n’ ou do éan...

Petra onn diragoh, o men Doué, meit ur prénù ?

 

« — Pe saillan drest d’er bleu, ur vouhal é men dorn,

Me faotred ’lar marsé : « Arog, henneh zo gour ! »

Hag é tant ar me lerh ér fank, én tan, ér skorn...

Meit Hui, Hui ouèr eoalh n’en donn meit ur péhour.

 

« Hui, gout eoalh e ret pegen goann é m' inéanù,

Pegen krin me halon ha truhek me hoanteu ;

Ré liès em guélet, o Tad e zo én néanù,

E heuliein henteu ha n’é ket Hous henteu.

 

« Ragsé, pe streù en noz é lorheu dré er glen,

E grehér er hleuyeu pe gouska mem bredér,

Hou péet truhé dohein, cheleùet men goulen,

Deit, hag en noz e vo eidonn lan a splannder.

 

Doh me féhedeu koh, mem Doué, mem dioallet ;

Poèhet mé, poèhet mé é tan Hou Karanté

Ha m’ inéo lugerno én noz èl ur piled,

Hag arhèled Hou lu e vinn hanval dohté.

 

« Men Doué, men Doué, me zo er gédour ’n é unan,

Mem bro e fi arnonn ha mé nen doun meit pri :

Dakoret dein hénoah, en nerh e houlennan ;

Um erbédein e ran d’Oh ha d’Hou Mam Mari.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

François Labbé tous droits réservés



[1] Et moi qui suis du pays gallo, j’ai longtemps ignoré le Livre des manières, d’Étienne de Fougères, le Roman d’Aquin, l’Histoire rimée du bon duc Jehan II, de Guillaume de Saint-André, les poésies de Jean Meschinot, voire les ouvrages de Noël Du Fail..., alors qu’on nous initiait à d’autres littératures de régions de langue d’oil voire d’oc d’essences sans doute plus relevées !

[2] En 1975, Christian-Joseph Guyonvarc'h, Professeur honoraire de celtique à l'université de Rennes II, fait imprimer un fac-similé du Catholicon breton d'après l'original détenu par la ville de Rennes (édition Jehan Calvez, 1499). L'ouvrage de Christian-Joseph Guyonvarc'h a été réimprimé en 2005 par les éditions Armeline

[3] En 1902, « libéral » n’a pas le sens actuel ! Selon Anatole Le Braz, L’Hermine a été prépondérante dans la naissance du mouvement régionaliste breton (1898 fondations de l'Union régionaliste bretonne).  Rappelons que les banquets de l’Hermine succèdent aux Dîners celtiques (1879, Narcisse Quellien/ Renan, organisés à Rennes, dans les salons Gaze).Le Rennais Édouard Beaufils, secrétaire de L’Hermine, y joint son « Bulletin séparatiste de la Bretagne autonome ». Bien entendu, L’Hermine, malgré son importance, n’est qu’une revue parmi toutes celles qui fleurissent alors ! Voir par exemple la bibliographie bretonne pour la seule année 1911 par Bourde de la Rogerie :  http://www.persee.fr/doc/abpo_0003-391x_1912_num_28_3_1398

 

[4] Sur ses drames voir Reun ar C’halan. «Hennvoud ha reuzc’hoari e c’hoariva Tangi Malmanche », Al Liamm, no 287 (1994), pp. 512-522, traduit par l’auteur : « La vision tragique de T.M. » http://repository.wellesley.edu/cgi/viewcontent.cgi?article=1021&context=frenchfaculty 

[5] Que Robin rend par : Aux frontières de l'est je suis rocher, je suis breton.

[6] La gwerze compte neuf coupelets.

[7] Voir en fin d’article.

[8]  Quand  Zola parle de « race ouvrière » dans on roman Travail, il fait intervenir les mariages malheureux et le travail esclave. Le mot ne semble pas le gêner. La race, c’était encore la lignée, Les aristocrates revendiquaient leur race, leurs ascendants, comme dans la Bible le mot conservait au XIXe siècle, un sens généalogique autant que taxinomique. 

[9] Comme le prouve son article  du 20 juin 1911 paru dans Le Pays Breton où il cite ce journal (s’époumonant contre la « pourriture latine » et la « charogne juive » d’une France païenne) pour illustrer sa propre pensée.

[10] On peut regretter que le traître de la pièce soit juif et qu’ainsi Calloc’h ne se distancie pas, comme d’autres, de l’antisémitisme ambiant. Évidemment, il y a eu Shylock !   " Je viens de terminer une manière de drame sur la descente des Anglais- Hollandais, à Groix, en 1696, le 14 juillet, au soir, (c'est de l'histoire).Duguay-Trouin y joue le rôle de libérateur d'une famille groisillonne livrée par un traître juif aux ennemis de la foi. Ma pièce est populaire dans les grandes largeurs, sans purisme et sans emphase." écrit-il à son ami Léon Palaux. " J'ai tâché d'y faire voir que Notre Dame de Plasmanek n'abandonne jamais ses serviteurs, même réduits à la dernière extrémité..." annonce-t-il à l'abbé Corignet.Voir : http://calloch.jp.free.fr/Pages/theatre.htm

[11] Péguy (auquel il ressemble  à certains aspects)  écrit peu avant sa mort le poème Ève  qui commence ainsi :

Heureux ceux qui sont morts

Pour la terre charnelle.

Mais pourvu que ce fut

Dans une juste guerre.


Alexandre Duval, un théâtreux Breton

 

Toujours les coïncidences. J’achète, il y a quelque temps déjà un vieux livre chez un antiquaire de Fribourg. Bon marché, mais il n’a plus de couverture. Qu’importe, ce n’est que pour le feuilleter et en lire éventuellement quelques passages. Or, quel est le poète le plus admiré dans ce Handbuch der französischen Sprache und Littérature, Berlin, 1838? Mon compatriote rennais, Alexandre Duval : « Parmi les écrivains de la France nouvelle, il en est un qui prend peut-être la place la plus honorable, c’est Alexandre Vincent Pineu-Duval auquel on devrait donner le surnom de « Plaute français » plutôt qu’à Picard comme l’a fait Andrieux (Autre Rennais ) » !

 Or cet Alexandre Duval, dont je n’avais jusqu’alors rien lu, occupait la moitié d’une étagère dans l’armoire bibliothèque de la salle du bistrot de campagne de l’Aublette aux portes de Dinan où, enfant, je passais de studieuses vacances sous la férule d’une tante institutrice au caractère saumâtre et à la main leste.

En lisant quelques œuvres de Duval que je me suis procurées m’est revenue à l’esprit cette réflexion que me fit ma mère lorsque je lui offris à la fin des années 1980 une étude que je venais de publier sur un dramaturge alsacien, J.-H.-F. Lamartelière, le premier grand traducteur-adaptateur de Schiller sur la scène française,  «  Un Alsacien? me dit-elle, tu aurais mieux fait de t’intéresser à un Breton et d’écrire par exemple un livre sur Alexandre Duval. J’ai lu toutes ses pièces de théâtre à l’Aublette dans ma jeunesse et tu as aussi eu ses livres en mains. Ne te rappelles-tu pas? Une couverture bleue avec un filet doré ? » Non, décidément, pendant des années, je ne m’en suis plus souvenu, mais maintenant, si, je les vois des livres, tout en haut sur la dernière étagère, inaccessibles...

Alexandre Duval est né le 6 avril 1767. 

Son père, rapporte-t-il, courait aux représentations théâtrales et sa mère, en bonne dévote, n’allait jamais physiquement au spectacle mais se passionnait pour la littérature et connaissait par cœur les beaux morceaux du théâtre classique et de quelques drames modernes.

Contrairement à ses frères, particulièrement le futur savant Amaury[1], Alexandre n’est pas un élève exemplaire. D’ailleurs, « des désagréments éprouvés au Collège interrompirent, dès l'âge de quatorze ans, le cours de ses études », nous confie-t-il. Les raisons ne sont pas claires : son caractère ombrageux et querelleur (le caractère breton !), un éternel «   besoin de changer » ou les « vagues ennuis » des professions établies, comme il le confesse  dans la préface de ses œuvres complètes, peuvent l’expliquer, tout comme les nombreux changements d’occupation à sa sortie du collège.  

En 1780, le fils du supérieur de son père, le chevalier de la Bintinaye, revient à Rennes auréolé de la gloire d’avoir participé aux débuts de la guerre d’indépendance américaine. Pineu-Duval demande donc à son chef si son propre fils, Alexandre, ne pourrait pas intégrer la marine royale et tenter sa fortune là-bas (le vieux rêve de gloire maritime et militaire de la petite bourgeoisie bretonne). Gilles de la Bintinaye, greffier général au Parlement, accepte d’aider son commis juré et Alexandre, pendant 18 mois, se battra comme « volontaire d’honneur »[2] et sera même blessé sous les ordres de l’amiral de Grasse. Ce qu’il ramène de plus précieux de ces aventures, c’est la rencontre d’individus « poétiques » au sens donné à ce mot par Diderot : chevaliers d’industrie, escrocs en tout genre, aventuriers de plus ou moins bon acabit, officiers hypocrites et arrivistes mais lâches dans le fond..., tant de personnages qui lui serviront dans l’élaboration de ses pièces futures et présentes, car il a commencé à écrire : « J'ébauchais des pièces à bord, au bruit du canon anglais, sur les rivages de Saint-Domingue et de Boston », confie-t-il dans une préface. Pour le reste, l’aventure américaine a été une impasse. De retour sur la terre ferme et retrouvant le monde des réalités immédiates, il obéit à son père et commence des études de médecine. Mais il a retrouvé un ami du collège, le futur chanteur (ténor) et future vedette Elleviou[3], qui, comme lui, ne rêve que théâtre, opéra, spectacles... Les deux amis sont assidus aux spectacles qui se donnent dans les jeux de paumes de la ville puisque Rennes n’a pas encore de théâtre établi. Les parents des deux jeunes gens sont un peu complices et laissent d’autant plus faire que leurs rejetons ne se contentent pas de fréquenter les coulisses et les jeunes comédiennes, ils veulent jouer et, ayant « reçu des encouragements des comédiens », ils réussissent aisément à convaincre leurs parents qu’on les autorise à monter sur les planches  en constituant une petite troupe d'amateurs. Mais très vite, cette scène secondaire de province ne suffit plus à Elleviou en particulier qui  décide de trouver un véritable engagement voire de monter à Paris, ce que ses parents accepteront moins facilement que la troupe de Rennes. Les parents Duval, qui avaient vu dans cette expérience théâtrale le moyen de « stabiliser »  leur fils, ont alors d’autant plus peur pour son avenir qu’il ne s'adonne pas avec passion à ses nouvelles études d’élève ingénieur dans les ponts et chaussées. Il  passe trop de temps à participer aux soirées estudiantines où brille un certain Moreau, un Morlaisien, prévôt

de l'école de droit : le futur vainqueur de Hohenlinden. Avec celui-ci, avec Olivier Perrin, le futur auteur de la Galerie bretonne, et une dizaine d’autres, il participe aux folies nocturnes, aux charivaris, aux tours joués aux bourgeois, tant de coups de mains joyeux et d’intrigues savantes qu’on retrouve par exemple dans une de ses pièces les plus connues et que devait saluer un autre Rennais, le pourtant sévère critique Geoffroy, la Jeunesse de Henri V  (Oeuvres compl, t. III, P. 238)  Toutes ces frasques, cette espèce d’instabilité ne pouvaient plaire à son père et celui-ci fut soulagé quand, par ses relations, il réussit à obtenir pour son fils un emploi sérieux : secrétaire de la députation des États de Bretagne à Versailles (fin 1787), ce qui allait dans le sens des rêves naguère partagés avec Elleviou, car  Alexandre était convaincu comme tous les Rastignac de son époque que « Ce n'était que dans la capitale que l'on pouvait se faire une réputation et parvenir à la gloire . »   (Oeuvres compl., t. III, p. 215)  et ceci d’autant plus qu’il était de notoriété publique que  quelques Bretons, quelques Rennais, depuis moins d'un siècle avaient remporté, dans la carrière littéraire, de vrais succès : sans retourner aux époques déjà lointaines de Le Sage, Duclos, Poullain de Sainte Foix, Fréron, on y voyait des gens comme Ginguené, Royou, Geoffroy etc., acquérir une certaine célébrité. Ce dernier, professeur de rhétorique au Collège Mazarin et critique à l'Année littéraire, percevait 4 300 livres en 1784 selon son biographe et tout écrivain craignait ses ukases !  Son frère aîné lui-même, Amaury, avançait, en dépit de sa jeunesse, dans la carrière des succès et publiait dans l'Almanach des Muses des poésies fugitives  qui avaient peut-être contribué, à lui faire obtenir la place de secrétaire de l'ambassade de France à Naples.

Le voici donc à Paris.

Pour réussir dans les lettres, la voie royale est toujours la tragédie et Alexandre veut d’emblée frapper un grand coup. Il rencontre alors un autre Rennais Chicoilet de Corbigny (1771-1811), aussi passionné de théâtre que lui et les deux amis  décident de coopérer, comme cela commençait à se faire beaucoup chez les dramaturges. C’est Corbigny, qui ayant visité le château de Fontainebleau où avait séjourné Christine de Suède et vu,  dans la galerie, les prétendues traces du sang de Monaldeschi eut l’idée de la première œuvre : Christine ou La mort de Monaldeschi une tragédie en cinq actes et en vers[4].

Parallèlement, Alexandre quitte son secrétariat qui l’ennuie, s’essaye à d’autres emplois comme en dernier lieu celui d’architecte des bâtiments des domaines royaux. Ce qu’il voudrait, c’est se consacrer entièrement à la littérature. Il cherche son inspiration vers l’Allemagne ne voulant pas aller sur les brisées des admirateurs de l’Anglais Shakespeare[5], s’efforce d’adapter Werther, puis des pièces de Lessing dont Miss Sarah Sampson  qu’il va chercher à faire correspondre au goût français, aux « règles ». Mais les événements vont plus vite et la Bastille est prise.

Ses fonctions (comme celles de son père) sont supprimées  mais il reste à Paris car sa  tragédie semblait pouvoir être reçue à la  Comédie Française et il terminait alors Sarah Sampson, se lançant dans d’autres projets influencés cette fois par une vision antiquisante de l’actualité comme un Capitole sauvé (OC, t. III, P. 4 et suivantes). Son dernier emploi, lui permet alors  d’obtenir une commande du riche marquis de Nointel,  fils d'un artisan rennais, et qui avait débuté dans la vie comme surnuméraire dans les bureaux du greffe des États de Bretagne avant de faire fortune.  Le marquis fut ravi de retrouver le fils de son ancien chef et lui confia la surveillance des travaux qu’il faisait faire au château de Nointel. Alexandre y rencontre des personnages et une ambiance qui lui serviront à écrire deux succès : le Complot de famille  et  son Chevalier d'industrie. Pourtant, en 1790, à la suite de différends avec Nointel, personnage imbu de lui-même, il reprend sa liberté et s’essaye, grâce à Olivier Perrin, au dessin et à la gravure et gagne (bien) sa vie à portraiturer les députés qui le souhaitent, sous la direction du fameux graveur Massard et en compagnie de Perrin, Isabey, Gros,... qui se sont installé dans un local des Feuillants, près de la salle de l'Assemblée constituante. Il fit ainsi le portrait d’un autre Rennais, Lanjuinais, ravi de cette rencontre[6].  Il trouve le temps de continuer à écrire : Le voyage à Paris, Le Maire..., mais ne parvient toujours pas à décrocher une représentation. Il faut dire que la concurrence est féroce. En 1790, ne pouvant être joué, il décide de saisir une proposition d’Elleviou, ayant entre-temps ses entrées dans tous les théâtres : il intègre  la troupe des Variétés-Amusantes qui venait de s’ouvrir et débute 3 novembre 1791. Son talent de comédien vaut celui de dessinateur : il n’est pas un artiste de premier plan, mais on reconnaît en lui de vraies qualités et dès 1792, il joue les seconds rôles sur la scène du grand théâtre de la République en 1790 dans la troupe des Variétés-Amusantes (3).  Il a compris que le public demande des sujets d’actualité, les pièces classiques ou traditionnelles, sont d’ailleurs adaptées aux événements, caviardées pour satisfaire l’esprit révolutionnaire : on supprime les termes de roi, prince, souverain... On ajoute des chants révolutionnaires, on intègre des tableaux, des régiments feront bientôt entendre leur musique quand on ne les invitera pas à passer sur la scène... Il écrit ainsi un drame, le Dîner des Peuples, qui parait en 1793 dans lequel il donnait doublement satisfaction au goût du jour, en
traitant une question d actualité mais  en la traitant à l’antique, en s’appuyant sur  Aristophane et ses Chevaliers :« Je personnifiai le peuple français, nous rapporte-t-il, et lui donnai deux amis ; l'un, à force de le flatter, finissait par manger son dîner, tandis que l'autre, en lui disant la vérité et en l'éclairant sur ses vrais intérêts, se faisait chasser comme un ennemi  ». Il veut aussi, peu avant la Terreur « éclairer les Parisiens sur ces hommes qui se disaient les amis du peuple ». La comédie a un certain succès. Il récidive dans ce goût antique avec son Chanoine de Milan dont les Acharniens sont un modèle.

Il se tourne ainsi de plus en plus vers un théâtre à tendances politiques, mais, le 11 juillet 1792, l'Assemblée législative proclame la patrie en danger. De jeunes artistes sont pris par l’enthousiasme général et veulent défendre la patrie en créant  la Compagnie des Arts, qui « s'équipa à ses frais, choisit ses officiers, et, précédée d'une enseigne à la romaine, donna à toute la jeunesse parisienne le plus bel exemple de patriotisme». Alexandre, bien entendu, les rejoint et s’en va combattre l’ennemi. L’invasion repoussée et de retour à Paris, il a le bonheur d’apprendre que sa tragédie Christine est retenue par le Théâtre de la Nation ! Mais retenue ne signifie pas jouée et elle ne le sera définitivement pas. Alexandre comprend qu’il n’est pas fait pour Melpomène ou que les beaux jours de celle-ci sont passés et il se tournera définitivement vers Thalie, mais une comédie qu’il souhaite « moderne », le drame et le mélodrame qui triomphe alors en particulier avec un autre Breton : Loaisel de Tréogate, écrivant d’ailleurs sur les mêmes thèmes à succès que lui inspiré des romans noirs anglais , ainsi son Montoni, ou le château d’Udolphe (1797). Pour survivre, il a donc dû reprendre son métier de comédien au très aristocrate Théâtre de la Nation (que Talma, le révolutionnaire, a quitté en 1791 !), mais, justement, les artistes de ce théâtre subissent alors en plein les rigueurs du temps, la Terreur est là. La reprise de Paméla, en version pourtant édulcorée, des bravades de l’acteur Fleury prononçant des répliques interdites, et le Théâtre est fermé   en septembre 1793, ses comédiens et administrateurs (sauf Molé) écroués. La presse terroriste se déchaîne et réclame « Que ce sérail impur fût fermé pour jamais. » Alexandre est emprisonné aux Madelonnettes, malgré sa campagne récente aux frontières ! Loin de se décourager, il continue à écrire et proteste énergiquement auprès des autorités, arguant de son patriotisme et publiant avec Picard une comédie sur ses aventures guerrières et patriotiques, contre ce fléau qu’était le duel, La vraie bravoure, comédie que La harpe, alors rédacteur du Mercure considéra comme digne d’éloges. Le 26 septembre, il est libéré et profite de la victoire de Bonaparte à Toulon (19 décembre 1793) pour faire jouer à l'Opéra-Comique, le 21 janvier 1794, la comédie patriotique accompagnée de musiques de Lemierre qu’il vient de composer : La reprise de Toulon, Calquée sur l’actualité, la pièce est un succès. Le Moniteur constate que « les contrastes qu'il [l’auteur] a établis entre une famille très patriote et les généraux ennemis, dont un Anglais très immoral, qu'une ridicule imitation de la légèreté française rend très comique, et un Espagnol plein de fanatisme et d'orgueil, répandent à la fois sur cette pièce beaucoup d'intérêt et de gaieté ». Le succès fut aussi dû à Elleviou qui se surpassa pour aider son ami. Quinze jours après, il faisait représenter, sur la même scène, Andros et Almona, encore une comédie mais en 3 actes, également mêlée de musique, composée   en collaboration avec Picard. Cette imitation du Zadig  est bien reçue du public et  huit mois après la première, «malgré ses défauts, cette comédie est toujours représentée avec succès », nous apprend le Journal des Théâtres et des Fêtes nationales (18 fructidor an II/4 sept. 1794). Malgré ces cautions de civisme, la situation est incertaine et une nouvelle arrestation pouvait toujours survenir de façon arbitraire car les dénonciations allaient bon train.  Après Thermidor, il revient quelque temps à Rennes et profite beaucoup, selon ses dires, des conseils d’Amaury qui poursuit une carrière importante et traite de politique et de littérature dans la célèbre Décade, avec un autre Rennais d’ailleurs, Ginguené. De retour dans la capitale, il reprend ses activités au Théâtre de la Nation, sans grand éclat et d’ailleurs il sait désormais que jouer n’est pas sa véritable vocation. Il écrit ainsi à son frère Amaury, fin 1796 : « Je n'adore pas mon état », ce qui veut tout dire. Il vient d’écrire et de faire représenter Les suspects, une comédie dans laquelle il dénonce avec humour l’horreur de la Terreur. Peu de mois après, alors qu’il est malade, il abandonne les planches et réclame la pension qui lui est due pour pouvoir ainsi seulement écrire, créer, concevoir...

C’était le bon choix : Alexandre Duval devient rapidement le « Plaute français » dont parlait le journal allemand cité en début de notice. Il va de succès en succès et, sous l’Empire, de 1808 à 1815, il est en même temps administrateur de l’Odéon, directeur du théâtre de l’Impératrice et entre à l’Institut en 1813. En 1831, il est administrateur de la bibliothèque de l’Arsenal. Devenu quasiment aveugle, il cesse en 1840 toute activité après avoir écrit 56 pièces dont la plupart ont été portées à la scène.

Édouard en Écosse, dédié á son frère, a été un de ses plus grands succès, un drame touchant et pathétique. Pourtant, en 1802, parler d’un prince déchu, proscrit, malheureux et sans patrie, était plutôt osé et il dut, un  temps, accepter de quitter la France pour la Suisse, l’Allemagne...!  Des Héritiers (1796) petite comédie très spirituelle, caustique, vive, légère et populaire, on a pu dire que chacun la savait par cœur (Revue de la presse contemporaine, 1e année, 1843). Elle tiendra la scène plus de trente ans ! Son mélodrame La jeunesse du duc de Richelieu (1796), qu’on jugea cruel eut aussi un écho important et durable. Le Tyran domestique, comédie de mœurs plus traditionnelle, traitant du potentat familial en un temps où les jeunes gens croyaient pouvoir s’affranchir de leurs pères fut aussi plébiscitée et jouée partout en France, traduite également. En 1807, il écrit le livret de Joseph en Égypte, un opéra comique sur une musique de Méhul, qu’il a rencontré jadis chez Sophie Gray. Disons simplement qu’il fut avec Lemercier et quelques autres l'un des principaux dramaturges sous l'Empire et cela jusque vers 1825, multipliant les succès à Paris, en province et souvent en Europe. Il occupa pendant trente ans (1812-42) le 25e fauteuil à l'Académie française.  

Mais Duval vécu mal les prétentions des jeunes auteurs qui, à la suite de Victor Hugo, voulaient tout révolutionner ! Dans une lettre publique à ce dernier, De la littérature dramatique : lettre à M. Victor Hugo (1833), lui qui a aussi été sur de nombreux plans un novateur, exprime son incompréhension devant ce que veulent ces jeunes gens qui entourent  Hugo. Il prétend qu’ils ne font que répéter ce que d’autres ont dit avant eux. Éternelle querelle des générations ! Il assiste à la première d’Hernani et publiquement, il fait savoir son mécontentement au cours de cette soirée mémorable. Il est un peu bousculé et s’en va, ulcéré. Il fait alors paraître un peu plus tard ce long réquisitoire littéraire (50 pages) contre Victor Hugo. Il parle d’abord de lui,  le plus fécond des auteurs de la scène française ! Il se fait le représentant de ceux que ces jeunes impudents traitent de ganaches de l’empire : les menées « perverses » d’Hugo viseraient surtout à « détruire  ces grands monumens littéraires auxquels nous autres auteurs de l’empire avions enchaîné notre gloire et notre fortune ». Il l’accuse encore d’avoir organisé une légion romantique de démons barbus qui poursuivent les vieux auteurs avec des « grincemens de dents, des coups de griffe, des hurlemens et des cris de mort ». Il se plaint d’avoir été traité par eux de fossile, de perruque, d’épicier et d'académicien ! Avec ironie, il considère que la nouvelle école s’est contentée de remplacer les coups de poignard par des boulettes de poison, ce qui n’est pas, à son avis, un grand progrès car avaler du poison est bien moins scénique que poignarder ! Il s’efforce ensuite d’expliquer la poétique suivie par tous ses contemporains avant que M. Victor Hugo ne se mette en tête de tout révolutionner. Le premier but que se proposait le dramaturge était moral, le second d’intéresser au sort de tels ou tels héros, connus ou inconnus, vertueux on coupables. Le troisième but était d’environner les héros de figures secondaires propres à faire ressortir leur caractère ou à émouvoir leurs passions. Le quatrième de faire jouer tous ces personnages dans une intrigue claire et pourtant variée ; le cinquième, de les faire parler, selon le temps, la circonstance, leur rang dans le monde, leur caractère, dans un style simple, naturel, énergique mais toujours élégant ; enfin le sixième but  était de faire arriver les héros à une catastrophe qui n’inspirât pas une trop grande horreur...  Il s’adresse enfin à Hugo avec paternalisme, un adulte grondant gentiment un garnement et se propose d’aider ces romantiques à charpenter correctement leurs œuvres !

Cette appréciation du romantisme naissant était maladroite : il ne comprit pas que des temps nouveaux ont besoin de nouveaux moyens d'expression. Á moins qu’il ne cherchât qu’à défendre son pré carré, ce qui aurait été plus déplorable encore. 

C’était en tout cas renoncer par avance à une gloire posthume.

Pour un lecteur moderne, lire Duval, c’est passer par toutes les phases de l’évolution du théâtre entre 1790 et 1825, car il a pratiqué avec talent toutes les modes : la tragédie, la comédie de caractère et de mœurs, la comédie d’intrigue, la pièce historique, la pièce politique, le mélodrame, le drame... Il l’a fait certes avec succès le plus souvent, mais une telle dispersion menait aussi à se condamner à des succès sinon éphémères, au moins limités dans le temps. Lui-même écrivait : « Chacune de mes pièces est devenue l'effet d'une inspiration subite... Je ne me suis jamais dit : Je veux faire une comédie, un drame; mais je me laissais dominer par la première pensée que faisaient naître en moi le hasard, des entretiens, des rencontres ou des voyages ». (OC, t. 1, Préface générale). Lire ses œuvres complètes, c’est aussi se plonger dans la vie littéraire du temps : ses commentaires, ses préfaces, les notices qui précèdent les pièces forment une histoire littéraire vivante et extraordinairement documentée.

Son rapport à la Bretagne, en dépit de sa vie très parisienne est resté très vif mais ambigu. Il se rendait souvent à Rennes où des amis l’attendaient comme les Rapatel, les Dréo, les de Marsilly. Il avait même à la fin de l’Empire songé à se retirer dans la capitale bretonne voire à Quimperlé où habitaient son beau frère et une filleule (les bords de la Laïta, la campagne de Quimperlé, l’histoire, les légendes et les monuments de la région sont précisément décrits dans Le misanthrope du Marais), mais certains aspects de la Bretagne l’indisposaient : « On m’y persécuterait, on m’y tendrait le couteau sous la gorge pour me forcer à aller à la messe », ironisait le voltairien qu’il était demeuré. Il aimait surtout la Bretagne de ses souvenirs, « une autre patrie dans ma patrie », disait-il. Il était fier de ses anciens privilèges, de son Parlement frondeur, de la « nation » bretonne, mais en même temps, il s’élevait contre le pittoresque dont des Bretons eux-mêmes entouraient la province, contre le poids des  traditions, les saints, les « fables ridicules », les superstitions, les campagnes souvent abandonnées au genêt, aux sapins, aux rochers au lieu d’y faire pousser du blé... Mais, s'il est capable, comme il l'assure, d être « sauvage ainsi qu'un Bas-Breton », il se lance parfois dans des essais de psychologie des peuples et il croit aux qualités de la race bretonne, même si ces qualités peuvent parfois être d’abord un handicap : «  Le jeune Breton jeté hors de son pays, soit noble, soit bourgeois, porte dans la société où il est reçu, cette fatale disposition à la contrariété qui le fait accuser s’entêtement. On se trompe souvent sur ce qu’on appelle son entêtement, car il est de bonne foi dans les causes qu’il soutient ; seulement, il a le tort, surtout dans les bagatelles, de ne pas céder par politesse. Mais le Breton qui est resté longtemps loin de son pays natal, qui a appris par expérience que tous les hommes se doivent des égards, peut offrir, quand il est dégagé de sa rudesse première, une société d’autant plus agréable qu’il aura conservé le fond de son caractère, qui est comme je l’ai dit, l’amour de la justice et une indépendante franchise » (OC, t. 4, P. 321). On verra un peu plus loin ce vers quoi conduisent ces réflexions de préface dans une œuvre littéraire.  Il souligne enfin souvent ses origines bretonnes pour accorder plus de poids aux traits de caractère qu’il se donne (franchise, naturel, une certaine bougonnerie...) et ce n’est pas qu’un prétexte : il est réellement persuadé qu’il existe un caractère breton inné.

Á Paris, il fait en tout cas partie de ces Bretons de la capitale se retrouvant souvent. Á l’époque de l’Arsenal, dans une atmosphère que tous décrivent comme provinciale, il organisait lui-même de « petites réunions de Bretons » confie-t-il dans une de ses préfaces. Les jeunes auteurs, comme Souvestre, Turquety ou Hippolyte Lucas (bien que romantique !), savaient qu’on pouvait s’adresser à lui. En 1805, après un séjour chez les Le Sénéchal de Kercado (Carcado, écrit-il), il confie la musique de La méprise volontaire, un opéra-comique, à la jeune fille de la maison, qui n’a que 19 ans. Il est charmé par la « perfection rare » de sa compatriote, Mademoiselle de Carcado (1785-1805) et le Mercure écrira à propos de la première : « Ces deux auteurs (Duval et Kercado) sont de la Bretagne, et un Breton a beaucoup contribué au succès de leur ouvrage. Il est dû en partie à M. Elleviou ». Le journaliste reconnaît aussi que « La musique a paru assez bonne pour un coup d’essai » et la Revue philosophique ira même jusqu’à écrire : « On ne citait presque aucune femme dans la liste des compositeurs de musique. Melle de Kercado est destinée à occuper une place honorable. Son nom figure, avec gloire, dans l’Histoire de l’antique chevalerie. Il deviendra célèbre dans celle des Beaux-Arts » ! En 1818, il fait jouer une comédie satyrique et dénonciatrice, La fille d’honneur qui connaît un grand succès. Le dicton se vérifie : personne n’est prophète en son pays : cette forte pièce déchaîne l’ire de ses deux compatriotes Lammenais et Chateaubriand. Leur Conservateur n’accepte pas « qu'un académicien se fît le traducteur des calomnies contre la piété, la puissance et la noblesse qui ont passé des clubs de 93 dans les athénées de 1818. » Et dans un élan d'ultra-royalisme indigné, le journaliste s'écriait : « était-ce le moment de mettre en spectacle un prince souverain, prêt à acheter de vils parents le déshonneur de leur nièce innocente, et le payant de la dépouille de l'orphelin, tandis qu'il fait servir la princesse son épouse, de voile et de prétexte à cet exécrable marché ? Cette triple combinaison d'infamie est révoltante. Et dans quel temps, dans quel pays M. Duval en a-t-il trouvé un exemple ? Aurait-il, par malheur, fréquenté une cour qui recélât des monstres de cette espèce ? Il faudrait le plaindre, et nous en voulons douter. Mais, si, contre toute apparence, cette cour a existé, comme certainement elle n'existe plus, il ne fallait pas exhumer de la boue, ses restes hideux »...

 

En revanche, dans son œuvre, le pays natal laisse assez peu de traces. Il a certes dressé un monument dramatique qui a eu du succès en l’honneur de son compatriote rennais, Saint-Foix (Une aventure de Saint-Foix (1802), qui est une illustration de l’ « entêtement » breton. Dans les Héritiers, les deux personnages de Antoine et Jacques Kerlebon sont bretons et représentent pour la critique de l’époque des modèles du tempérament breton rude et probe !  

Bien plus intéressant est le roman annoncé plus haut : Le misanthrope du Marais ou La jeune Bretonne : historiette des temps modernes (1832). Il s’agit d’ailleurs du seul roman qu’il ait publié, roman dans lequel la Bretagne joue un rôle prépondérant. Un narrateur, M. Dulongbois, raconte l’histoire d’un personnage étonnant, le baron de Beaumanoir, « un gentilhomme bas-breton, beaucoup plus éclairé que les nobles de son pays ». À la Révolution, ce philosophe partisan des Lumières est élu député de la Législative puis de la Convention. Proche des Girondins, il est proscrit avec eux, se cache en Bretagne où un ami le trahit, ami qu’il tue en duel avant de revenir à Paris à la faveur de Thermidor. Il refait sa fortune tout en prenant ses distances vis-à-vis de Bonaparte qu’il juge dangereux pour la liberté. Il épouse une jeune fille sans fortune mais peu après un officier de Bonaparte la lui enlève et il sombre dans une noire mélancolie avant de vendre ce qu’il possède pour s’enterrer sous un nom d’emprunt, Dubocage, dans un hôtel du Marais pourvu d’un grand jardin où il s’adonne à une passion qui lui fait oublier le monde : la botanique. Ce misanthrope avait permis au narrateur de devenir consul en Amérique en lui prêtant une forte somme au tout début de la Révolution. 15 années plus tard, de retour en France, après bien des recherches, le narrateur retrouve son bienfaiteur et veut régler sa dette. Dubocage lui conte alors son histoire, ce qui permet en premier lieu à Duval de dire tout ce qu’il pense de la Révolution, de l’Empire et de « l’usurpateur », du carriérisme ambiant, de l’hypocrisie voire de la fausseté de tous, de sa mauvaise opinion des hommes en général, des idées et des idéaux que chacun s’empresse de fouler aux pieds dès qu’il le peut. Il se réjouit d’une part d’apprendre que le règne de Charles X va se terminer violemment et espère en ce grand soir où le peuple, enfin, se livrerait à un grand nettoyage, tout en n’y croyant pas vraiment car il sait combien ces forces déchaînées peuvent être irrationnelles et qu’il y aura toujours des hommes assez machiavéliques pour instrumentaliser les foules ! !

Une jeune femme intervient alors, recommandée par un ami commun auprès du narrateur. Elle souhaite rencontrer Dubocage. Cette jeune femme est bretonne, de la même ville que Dulongbois (Quimperlé) et elle commence alors son histoire, celle d’une « jeune Bretonne », une histoire attachante et qui surtout oppose les conceptions qu’ont de la Bretagne deux adorateurs de cette jeune femme : un jeune homme romantique qui vit une Bretagne rêvée et un second jeune homme qui voudrait que sa Bretagne se modernise tout en conservant certaines de ses caractéristiques... Un vieux débat, en somme ! Qui épousera la belle Bretonne et pourquoi ? Rendez-vous sur Gallica car il est impossible dans cette notice de reproduire les passages significatifs de cet intéressant livre.

 

*

 

Peu avant son décès, on écrira d’Alexandre Duval et de sa carrière : «  Il y avait là l’homme tout entier, vaste front, bienveillant sourire, malin regard, le désintéressement d’un poète, le courage d’un honnête homme, l’orgueil légitime d’un Breton. »

 

*

 

On se reportera principalement aux notices rédigées par A. Duval dans ses Œuvres Complètes (sur Gallica) mais aussi à :

Arthur de la Borderie, Une illustration rennaise : Alexandre Duval et son théâtre, Rennes, 1893 (sur Gallica) .

Charles Bellier-Dumaine, Alexandre Duval et son œuvre dramatique, Rennes, Paris, 1905 (sur Gallica). 



[1] Charles-Alexandre-Amaury Pineux, dit Amaury Duval (1760 à Rennes - 1838 à Paris), diplomate, historien, archéologue et homme de lettres français.

[2] Oeuvres Complètes, 1822, t. 1. p.XV

[3] Jean Elleviou est un chanteur de grand talent, un comédien réputé et un librettiste célèbre né à Rennes en 1769 et mort à Paris en 1842.

[4] Pour chaque pièce indiquée, on se reportera si besoin est aux Œuvres complètes. Une notice rédigée par Duval précède chaque pièce.

[5]

[6]   Voir la Galerie bretonne, d’Olivier Perrin. Ce portrait se trouve au cabinet des Estampes à la Bibl. nationale.




 







Crepitus ventris : un Breton franc-péteur, Pierre-Jean Le Corvaisier (1719-1758)

En ces jours où l’on fait sauter avec fracas les bouchons de champagne, il était tout indiqué d’évoquer la figure de Pierre-Jean Le Corvaisier !Celui-ci voit le jour  à Vitré, le 22  août 1719. Il appartient à une famille considérée en Bretagne depuis la création du Parlement de cette province. Sa mère était en outre liée à des familles de la plus haute qualité du royaume. Lorsqu’elle mourut, alors qu’il était enfant, ses oncles maternels, deux ecclésiastiques, le firent venir à Laval pour diriger ses études. Ensuite, il quitta le collège de cette ville pour celui des jésuites de Rennes dont le prestige était grand.  Lire la suite  ICI





L’abbé Trublet

 

Encore un Malouin célèbre : Nicolas-Charles-Joseph Trublet, sieur de la Flouerie    de la Ville-Jégu, de la Chesnays, de la Fosse-Hingant, de Launay, de la Guinouais; de la Ville-le Roux, de Nermont, etc. Célèbre, mais bien différent de Maupertuis ou de La Mettrie auquel il consacra un article plein de fausse commisération chrétienne et de mauvaises fois pour prouver qu’un impie comme lui, un matérialiste honni, à l’heure de la mort perdait forcément sa superbe (Journal Chrétien, mai 1758) ! Bien entendu, Trublet mentait sciemment : La Mettrie n’a jamais renoncé à ce à quoi il croyait, et lui-même, que Voltaire disait être athée, n’écrivait cela que pour conforter sa propre carrière !  LIRE LA SUITE ICI




Jacques-Claude-Marie Vincent de Gournay


 


Pour en finir (ou presque car il y aura encore Lammenais !) avec les Malouins célèbres (encore que la liste soit bien plus longue tant la ville a vu naître de « personnalités ») Gournay n’est pas à proprement parler un littérateur, ou du moins, ses œuvres littéraires sont peu connues et certainement moins importantes que ses écrits d’économiste ou de philosophe. Cependant,  cet homme que tous ses contemporains décrivent comme doté des plus hautes qualités morales et intellectuelles, est au cœur des Lumières qui brillent alors en Bretagne. Lire la suite ICI

 


Maupertuis 1

La sympathie particulière que j’éprouve pour Maupertuis a plusieurs raisons. D’abord parce que, comme lui, j’ai partagé ma vie entre la Bretagne et l’Allemagne, ensuite parce qu’il est non seulement un grand savant, mais aussi un philosophe solide et un écrivain talentueux, enfin parce qu’il avait beaucoup d’humanité et un sens de l’humour très développé : ses lettres déposées à la bibliothèque universitaire de Bâle en témoignent et j’aime assez lui rendre de temps en temps visite  (j’habite à 10 km de la cité helvétique) et passer quelques heures à lire (déchiffrer, car sa minuscule écriture est bien difficile !) ses lettres et manuscrits, dans lesquels il parle de tout : de ses soucis, de ses joies, de ses voyages (en Bretagne), de ses relations, de ses projets, de ses découvertes, de sa santé aussi…(à suivre).

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Maupertuis (suite) , 2. Berlin

 

Reçu de façon exceptionnelle à Potsdam, il y rencontre sa future épouse, la belle Éléonore de Borck. Le projet initial du monarque était d’avoir une double direction de son académie en associant Maupertuis, le newtonien, et Christian Wolff, le leibnizien. Une telle configuration était cependant problématique et la guerre de Silésie empêche que Frédéric accorde toute son attention à la réforme académique. Désireux de faire avancer les choses, Maupertuis presse le roi qui l’invite à le rejoindre sur le champ de bataille. Il sera fait prisonnier, détroussé par les Autrichiens à Molwitz en mars et placé en captivité à Vienne où ses relations et sa réputation rendent son séjour assez confortable.


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Maupertuis  3

Le 24 juillet 1750, Voltaire arrive à Berlin. La présence du « roi Voltaire », les faveurs dont il est l’objet froissent à l’évidence le président de l’académie et Voltaire le trouve étrangement « irritable ». De son côté, celui-ci admet assez mal que le souverain lui préfère apparemment ce Breton (qui sait parfois se montrer plus spirituel que lui, ce qui le fait enrager). Thiébault dira plus tard : « […] l’un était trop despote, et l’autre trop peu endurant. »

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Encore Maupertuis...,

 

En feuilletant les Œuvres mêlées du philosophe de Sans-Souci, Nouvelle édition, 1760, Berlin, et en conclusion à la notice sur Maupertuis quelques vers de deux Épître(s) à Maupertuis (Tome II, p.101 et 110 ; les poèmes de Frédéric II adressés au savant sont nombreux !)...

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Un Hercule breton, le philosophe Charles-Hercule de Kéranflec

Maupertuis que nous venons d’évoquer est une personnalité dont le rayonnement est mondial, incontestablement un des phares des Lumières. À côté de lui, d’autres savants bretons, d’autres philosophes auront, en dépit de la force de leurs idées une renommée bien moindre. Ainsi va le monde...

C’est en particulier le cas de Charles-Hercule de Keranflec’h ou Keranflech dont l’œuvre attend toujours l’étude sérieuse qu’elle mérite[1].

Sa vie se résume en quelques dates. Il voit le jour au manoir de Launay et est baptisé le 4 février 1711 à Botmel avec pour parrain le comte de Boiséon, lié aux meilleures familles de l’aristocratie bretonne. Lire la suite ICI

manoir de Launay en Plusquellec (site Topic-topos)


Celtitude 1

 Ma mère n’avait qu’une fierté : être bretonne et, lectrice d’Octave Feuillet, de Zénaïde Fleuriot, d’Émile Souvestre, de François-René, elle avait une idée très précise des vertus bretonnes. Pour elle, le premier bien était d’appartenir à la grande famille celte, avec les Irlandais, les Gallois et les Écossais (!). Elle ne parlait pas un mot de breton, étant née près de Dinan et rejetait le gallo (langue trop liée à une enfance pauvre) mais admirait tout de même les productions qu’elle attribuait au génie celte : les dolmens et les menhirs (!), les églises et leurs statues, les légendes et les contes, les chemins creux et les vieux manoirs... Elle portait un triskell en sautoir.
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Celtitude 2

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Celtitude 3


Dans les deux précédents articles, j’ai essayé de montrer le développement et l’évolution historique du concept « celte ». Ces érudits de la fin du XVIIe et surtout du XVIIIe siècle qui veulent en quelque sorte faire le ménage dans les traditions, superstitions, routine intellectuelle sont en premier chef intéressés par une véritable histoire du monde et de la création. Pour la majorité, c’est d’ailleurs dans une perspective apologétique.

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Germain Poullain de Foix

 Quand j’étais gamin, dans les années cinquante, j’allais parfois avec mon père à vélo jusqu’aux étangs d’Apigné pour une partie de pêche. Après Rennes, on traversait alors une lande très agréable  avant d’arriver à La Prévallaye, sauvage et boisée : Sainte-Foix. Un jour, un vieux pêcheur m’avait raconté qu’Henri IV, en visite à Rennes, s’était reposé en cet endroit après une partie de chasse, à l'ombre d'un grand chêne, sous lequel lui-même avait joué à la fin du siècle précédent. 

Ce que je devais découvrir plus tard, c’est que ce lieu-dit Sainte-Foix, qu’on appelait aussi Saint-Foy, appartenait au XVIIIe siècle à une famille rennaise fortunée, les Poullain et que cette terre et la ferme qui s’y trouvaient avaient échu en apanage au fils aîné qui prit l’habitude de se présenter comme Poullain de Saint-Foix pour se distinguer de son célèbre frère, le juriste Poullain du Parc.

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René-Joseph de Tournemine, un ironiste rennais ?

 


Parmi les collaborateurs du Journal de Trévoux se trouvaient un très grand nombre de Bretons : les Quimpérois Guillaume-Hyacinthe Bougeant (1690-1743) et Jean Hardouin (1646-1729), les Vannetais Joseph Baudori (1710-1749) et Jean-Marin de Kervillars  (1668-1745), les Rennais Antoine Despineul (1657-1707) et Jean-François Fleuriau  (1700-1767), le  Vitréen Charles Frey de Neuville, le père Charles Le Gobien de Saint-Malo (1653-1708), le Nantais Le Brun (1607-1663), Morvan de Bellegarde (1648-1734) de Piriac près de Nantes, Yves-Marie André (1675-1764) de Châteaulin...

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Jean-Baptiste Morvan de Bellegarde, un abbé qui aimait les femmes

Encore un inconnu, vont se dire les quelques lecteurs de cette chronique ! Un tic ! Une obsession, ces minores bretons ! Eh bien oui ! À quoi bon évoquer Chateaubriand ou Renan que tout le monde connaît ? Pezron, Bougeant, Tournemine, Loaisel, Morvan de Bellegarde, par contre... En effet, ces écrivains que l’on ne connaît plus ou si peu ont été très lus de leur vivant et du point de vue de l’histoire des mentalités, se pencher sur leurs écrits, s’interroger sur les causes (et les conséquences) des succès qu’ils ont connus peut être riche d’enseignements.

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Yves-Marie André ou l'opiniâtreté bretonne


Il est sans doute un philosophe que les Bretons connaissent peu : leur compatriote, le père Yves-Marie André. Encore un jésuite, direz-vous, oui, mais cette fois, un jésuite cartésien, un homme des Lumières et un auteur ami de la vérité et qui a dû subir les foudres de sa Compagnie car il ne voulut jamais céder à l’intolérance ni taire ce qu’il pensait.

Il est né à Châteaulin en 1675 comme par un signe du destin, l’année des Bonnets Rouges et de l’arrêt du Conseil contre le cartésianisme ! Avec ces deux fées à son berceau, sa destinée ne pouvait être qu’étonnante.


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La Mettrie 


Après avoir évoqué Maupertuis, il est impossible de ne pas jeter un regard sur son compère malouin qu’il fit venir à ses côtés à Berlin, le sulfureux philosophe La Mettrie. Cette fois-ci encore, impossible de s’en tenir à 2 ou 3 pages : le personnage est trop extraordinaire ! Donc lecteur, avec votre accord, je lui consacrerai 2 suites.

 

L’abbé Trublet (autre Malouin, que nous rencontrerons bientôt) écrivait dans le Journal Chrétien de Juin 1758 

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Charles Pinot Duclos

Dans la droite ligne des « Celtitudes » parues précédemment, j’ai choisi d’évoquer la figure de Duclos, le romancier, philosophe, érudit.

 

Mon premier souvenir de livres se situe à Dinan. Je devais avoir trois ou quatre ans et guettais pendant ces longues journées d’ennui, sur la place Duclos, à l’ombre des marronniers aux feuilles transparentes, le passage du cheval de Métraille. Ce cheval, un postier breton de couleur fauve, pattes robustes et poilues, énormes sabots vernis, large poitrine marquée d’une étoile noire et crinière en bataille, traînait une sorte de  plate-forme jaune à roues de camion.  


Daillant de La Touche, un neveu de Rameau breton

 

 

Le Candide de Voltaire est une des œuvres majeures des Lumières et il s’en est suivi une mode qui s’est prolongée bien au-delà du XVIIIe siècle d’ouvrage « dans le goût du Candide » et naguère Jacques Vercruysse a écrit un bel article sur « Les enfants de Candide ».

Je viens d’avoir la chance de lire un de ces bâtards de Candide, que les rares chercheurs qui l’ont étudié qualifient peu ou prou de Candide breton. Il s’agit du petit roman de Daillant de la Touche, Kerfolin ou l’étoile. Histoire véritable, paru en 1785.

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Claude Le Coz, l'évêque révolutionnaire
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Le père Hardouin

Dans une chronique précédente, j’ai rapidement évoqué la figure du Quimpérois Jean Hardouin, un érudit jésuite que son compatriote le père Tournemine s’efforça de faire taire tant ses thèses pouvaient paraître dangereuse.
Hardouin est peu connu en France, davantage chez les Anglo-saxons passionnés par une œuvre assez exceptionnelle qui n’est pas sans annoncer les visions d’un Orwell où les techniques que mettront au point pour réécrire l’histoire les régimes dictatoriaux du XXe siècle !
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Un préromantique breton, Loaisel de Tréogate


Bécherel est un lieu de pèlerinage pour qui aime le livre. Sur son piton, la vieille cité et ses libraires un peu mystérieux dans leurs antres divers et chaleureux est une étape nécessaire : feuilleter des bouquins, boire une bonne bolée en dégustant une galette cuite sur le trépied. Je m’y arrête toujours quelques heures quand je viens du Margraviat de Bade où j’habite (Breton de la Diaspora !) et que je file sur Carantec pour me retrouver « au pays ». C’est là qu’un jour j’ai découvert et acheté  un petit livre en mauvais état : les Soirées de mélancolie de Loaisel de Tréogate. La sincérité de ces nouvelles poétiques m’a beaucoup impressionné, voire touché. Pour moi qui me suis intéressé d’assez près à la poésie des années 1770-1790, ce recueil était une exception car la plupart des poètes de cette époque écrivent des préciosités artificielles qui sont un peu comme ces bouquets compliqués que l’on trouve sous verre chez un antiquaire : desséchés, décolorés, sans parfum.
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François-René-Jean de Pommereul, un philosophe devient préfet


François-René-Jean de Pommereul est né à Fougères en 1745. Il appartenait à une famille noble mais pauvre comme il en existait beaucoup en Bretagne. Jean Meyer comptait au minimum 25 000 personnes appartenant à la noblesse bretonne au début du XVIIIe siècle et il évoquait ces aristocrates « dépourvus de tous biens » et qui étaient incapables de payer le moindre impôt. Des villages comme Pordic ou Plouha comptaient alors respectivement 25 et 46 familles nobles, Plélo 16 !

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Lamennais



 

Cette fois, pour cette chronique, pas de  recours à la vieille malle pleine de livres du marin disparu ni à l’armoire remplie de bouquins empilés au fond du bistrot de ma grand-mère, non ! mais deux portraits ou plutôt deux sous-verre qui faisaient le décor de la « salle » avec la photo encadrée du navire transportant les bagnards en Nouvelle-Calédonie et le « casque du Boche » dont je reparlerai un jour. La suite, c'est ICI


 





Arthur de La Borderie

 

À Vitré, où j’ai enseigné une courte période au collège, nous ne nous intéresserons qu’à une seule figure, celle d’un homme dont l’œuvre a beaucoup fait pour redonner leur fierté aux Bretons.

 

 

La Bretagne très tôt a eu ses historiens. Pierre Le Baud, Bernard d’Argentré, Pierre Landais, Dom Lobineau ou Dom Morice, pour ne citer que quelques noms, ont produit des sommes considérables qui ont permis de préserver la mémoire de la province et conservent un grand intérêt même si de tels écrits sont marqués par les habitudes des temps où elles ont vu le jour.

Il faut attendre le milieu du XIXe siècle avec Arthur Le Moyne de La Borderie pour que la méthode érudite s’impose dans les études sur l’histoire de la Bretagne alors que les historiens celtomanes font de l’histoire davantage l’objet d’un récit, souvent sans grandes bases documentaires, que d’une recherche méthodique. L’Histoire étant d’abord histoires.

Arthur de La Borderie appartient à l’une des plus anciennes familles de Vitré, celle des Lemoyne ou Le Moyne, qui, durant quatre siècles, s'est distinguée au service du Parlement de Bretagne, de la Cour des Comptes et de l'Église et dont une branche acquit en 1510 la terre de la Borderie.

   

 

 

Élève du collège royal de Rennes, Arthur – qui voit le jour en 1827 à Vitré dans le vieil hôtel familial de la place du Marchix – est marqué par un de ses professeurs historien, un oncle de François-Marie Luzel, Julien-Marie Le Huërou (1807-1843) que Michelet appréciait pour sa rigueur et avec lequel il correspondait. Notons que ce professeur, sur la lancée des précurseurs de l'Académie Celtique (créée en 1805), est un des premiers à collecter contes, chants et légendes en Bretagne à la suite d’Aymar de Blois (1760-1852), du comte Jean-François de Kergariou, de Madame de Saint-Prix ou du Chanoine Mahé. En effet dès les années 1825 avec Jean-Marie Penguern et Jean-René Kerambrun (1813-1852), il se lance dans la collecte en Trégor. C’est aussi l’époque où des érudits comme le chevalier de Fréminville, Émile Souvestre ou Louis Dufilhol (1791-1864) font connaître ces collectes au grand public. La parution en 1839 du Barzaz Breiz, d'Hersart de La Villemarqué, est l’événement qui illustre alors l'originalité de la tradition poétique de langue bretonne tandis que les chants de Haute Bretagne seront collectés un peu plus tard. Les collecteurs de l'époque ont au moins trois buts :

- prouver que cette poésie populaire constituée en majorité de chants appartient de plein droit à la littérature,

- rechercher tout ce qui concerne l'histoire de la Bretagne.

- montrer la richesse du patrimoine populaire, son ancienneté et son originalité,

- sauvegarder tout ce qui risque de disparaître.

On le voit, l’ambiance du temps, les relations du jeune Arthur, ses professeurs, cette vieille ville de Vitré, tout est en place pour que l’amour de l’histoire de la Bretagne s’empare de lui[1].

Pourtant, ce penchant qui se manifeste tôt n’est pas du goût de son père qui veut faire de lui un avocat. En fils obéissant, il accepte donc d’étudier le droit, à Rennes puis à Paris. Il obtiendra ce titre de juriste désiré par les ambitions paternelles, mais ce sera tout ce qu’il concédera : il n’exercera jamais. C’est sa façon de faire cohabiter deux exigences opposées, une attitude qui marquera toujours sa personnalité.

Il commence par jeter un regard critique sur le mélange d’histoire et de légendes qui fait encore alors trop le tissu de l’historiographie bretonne et son premier essai marquant est le rétablissement de « la vérité » à propos de la légende de Conan Mériadec, roi de la Bretagne romaine, dont Alain Bouchart avait « historisé » la fable (que Dom Lobineau avait déjà passablement attaquée) .

Conseillé par des amis, il se présente à l’École des chartes, y étudie de 1849 à 1852 et en sort major de sa promotion. Il a appris la paléographie et possède désormais suffisamment d’instruments et maîtrise assez d’approches critiques pour l’examen impartial qu’il souhaite mener des sources de l’histoire bretonne. Pendant ses études, il a eu accès aux manuscrits bénédictins des Blancs-Manteaux et a fait une ample moisson documentaire qui lui servira par la suite.

De retour en Bretagne, à Nantes, de 1853 à 1859, il dirige les archives de la ville. On lui demande alors d’étudier les documents de la Cour des Comptes ainsi que le trésor des chartes des ducs de Bretagne, ce qu’il fait avec beaucoup d’exactitude.

Ses amis le décrivent alors comme un bon vivant : « Ce paléographe bien renté, écrit ainsi un témoin des années nantaises, tenait table ouverte. […] Il ne continuait à boire que du cidre, mais pour ses convives, le bordeaux, le bourgogne et le champagne coulaient à flot ». Derrière cette affabilité,  il est cependant un personnage très autoritaire, convaincu de sa supériorité lorsqu’il s’agit d’histoire et qui ne manque pas d’arrogance vis-à-vis de ceux qu’il juge piètres historiens.

Sa fortune personnelle lui permet de consacrer temps et argent à ses recherches. Son esprit d’entreprise, une puissance de travail imposante font que, très vite, il devient l’élément moteur, la personnalité déterminante de l’organisation de la recherche historique bretonne : il soutient et dirige quasiment la section d’archéologie de l’Association bretonne jusqu’à sa disparition en 1858. Il est de tous les congrès, de toutes les manifestations, de toutes les sociétés savantes départementales. Il fonde la Société archéologique de la Loire-Inférieure, est membre fondateur de la Société Archéologique et Historique d’Ille-et-Vilaine, dont il est Président de 1863 à 1890. Il est en outre membre correspondant de la Société archéologique du Morbihan (1858), membre de la Société d’émulation des Côtes-du-Nord (1868). Il sera de l’Académie des Inscriptions et des Belles-Lettres (1869), de l’Association artistique et littéraire de Bretagne, membre non-résident du Comité des travaux historiques au ministère de l’instruction publique (1875), de la Société française d’archéologie, de l’Institut des Provinces…

En 1874 il relancera l’Association bretonne, supprimée sous le second empire, après avoir participé très activement au Congrès Celtique qui s’était déroulé à Saint-Brieuc en octobre 1867…

Un banquet sera organisé en son honneur à Nantes le 6 février 1890 et tous ses admirateurs s’empresseront de lui rendre hommage.

Cette activité débordante est pour lui le moyen de faire passer le message auquel il croit : les méthodes et la rigueur de l’historien moderne. Très marqué par les historiens allemands, il écrit ainsi en 1867 : « Pour se servir des grands mots que l’Allemagne a mis en usage, le caractère essentiel de la méthode historique moderne, c’est l’alliance intime de l’analyse et de la synthèse. » En d’autres termes, rechercher le détail précis et vrai sans perdre de vue l’ensemble et les grandes lignes de l’histoire.

C’est lui qui crée en 1857, à Nantes, La Revue de Bretagne et de Vendée dans laquelle il publie un nombre incalculable d’articles qui lui serviront à commencer une grande synthèse de ses travaux à la fin de sa vie. Il veut aussi rendre accessibles les documents rares, les manuscrits concernant non seulement l’histoire mais aussi la littérature et il est l’instigateur en 1877 de la Société des bibliophiles bretons. On s’adresse à lui avant chaque événement qui touche non seulement à l’histoire mais plus généralement à la vie culturelle de la province, car il ne se limite pas à l’histoire au sens propre du terme, la littérature l’intéresse tout autant, il écrit des monographies sur les auteurs bretons passés et insuffisamment connus comme Poullain de Saint-Foix et cherche à aider les écrivains contemporains chez qui il décèle un vrai talent. Ainsi recevant l’« Élégie de la Bretagne » de Brizeux, le testament littéraire de l’auteur de Marie, malade et qu’on commence à oublier, il écrit en janvier 1857 pour sa Revue de Bretagne et de Vendée à laquelle le poète s’est adressé : « En imprimant les vers qu’on va lire, nous croirions faillir au devoir, si nous manquions d’exprimer notre reconnaissance au poète éminent qui a bien voulu en gratifier notre revue. C’est une consécration pour notre œuvre d’avoir été jugée digne de prêter, avant toute autre, à l’oreille et au cœur de la Bretagne, ce cri de haute poésie et d’ardent patriotisme. » Ni flagornerie, ni formule adressée poliment et traditionnellement à un auteur encore réputé dans cette déclaration, mais l’émotion d’un homme vraiment honoré de cette marque de confiance accordée par celui qu’il considère comme un grand écrivain breton : La Borderie est en effet un « ardent » patriote.

Il songe à la création d’une université de Bretagne, et, sollicité par le doyen Antoine Dupuy, il accepte entre 1890 et 1894 d’être chargé de cours libre, de devenir ce que les universitaires allemands appellent un « Privatdozent » à la faculté des lettres de Rennes, en dépit de son peu d’affinité avec un enseignement d’état. Il crée ainsi le premier cours d’histoire de Bretagne dans cette université.

Pourtant, cet homme qui a pour ambition de moderniser, de renouveler les études bretonnes, cet esprit curieux, ouvert à tout ce qui peut faire avancer sérieusement la recherche, néglige certaines sciences indispensables à l’historien moderne qu’il souhaite être et donner en exemple : la linguistique, la toponymie, l’onomastique, par exemple. Chose plus étonnante – Renan ne cachera pas sa stupéfaction – la langue bretonne lui est quasiment inconnue. Enfin, ce créateur de sociétés archéologiques délaisse étrangement l’archéologie ou ne l’associe guère à ses travaux.

D’autre part, ses positions idéologiques – il est un catholique fervent et un conservateur affirmé – l’amènent à certaines inconséquences : il prône l’approche critique des documents, mais se refuse à mettre en question les vies de saints en tant que sources historiques fiables ! Très lié à l’Église et à Mgr Saint-Marc, il cautionne par exemple le lancement de la Semaine religieuse du diocèse de Rennes ou fonde le Comité de l’enseignement libre (1868).

Si son attachement religieux lui fait accepter comme nécessairement vraies certaines des pires fables de l’hagiographie, en revanche, il n’accorde aucun intérêt au bardisme païen, lui refusant tout lien avec le christianisme, toute influence. Il est en quelque sorte le représentant en Bretagne de cette recherche convaincue de la supériorité de la méthode scientifique, mais qui, par respect religieux, évite une critique absolue. Son positivisme est un positivisme qui s’arrête au seuil des questions religieuses et dogmatiques. Sa monumentale Histoire de Bretagne en six volumes (qu’il ne put malheureusement achever, mais que termina son disciple – sur ses notes, mais dans un esprit moins « national » – Barthélémy Pocquet du Haut-Jussé 1906-1913) est ainsi largement dépassée sur plusieurs plans et ne peut plus être lue sans un regard critique (« Une ingénieuse combinaison de Frère Albert et de Dom Lobineau dressée par un paléographe », écrira François Duine en 1918) ! La Borderie est en effet marqué par un solide patriotisme breton indissociable de sa profession de foi catholique et conservatrice. Il a d’ailleurs reçu mission de Mgr Bouché d’écrire cette histoire de la Bretagne « complète, définitive » ! Son idée a été de montrer que les Bretons forment une population originale en ses débuts, qui est passée par quatre périodes successives : la formation, l’épanouissement, le déclin avant de rejoindre « le fleuve immense et splendide de l’histoire de France ». À son avis, à l’origine, ce sont les saints qui sont à la base de tout : défrichements, agriculture, médecine des corps et des âmes, amélioration des conditions de vie. En bref, ils ont apporté la civilisation… L’invasion bretonne en Armorique menée par les saints et les chefs est pour lui un grand thème racial et religieux, la volonté d’un peuple de reconstituer sur une terre quasiment vide un ordre social, une civilisation (alors qu’on considère sans doute plus justement que les « envahisseurs » sont plutôt venus en Armorique en quête de ce qui reste de la Pax Romana).

Avec Nominoé débute la période d’épanouissement et ce roi qui aurait su garder une indépendance de fait exerce une véritable fascination sur l’historien qui oublie parfois toute prudence critique, confondant mythe et réalité.

Le déclin breton aurait eu pour point de départ le traité d’union et il considère enfin que, depuis la nuit du 4 août, où la constitution bretonne a été définitivement abandonnée, il n’y a plus d’avenir breton pour la Bretagne. La seule attitude possible est éminemment conservatrice : il faut en quelque sorte rester sur place, sauver ce qui peut encore être sauvé, ralentir voire arrêter la chaîne de l’évolution : « L’esprit distinctif de la Bretagne, c’est son esprit de stabilité, sa force incalculable de résistance. Résister au mal, à l’injustice, à l’oppression, surtout à l’invasion étrangère qui attaque le sol et le cœur de la patrie. »

Un second banquet lui sera offert à Rennes en janvier 1897 pour marquer la parution du premier volume de ce « grand œuvre », dont Camille Le Mercier d’Erm dira qu’il est « l’un des plus beaux monuments élevés à la gloire de notre patrie ».

En 1867, hostile à l’Empire, il s’oppose au « despotisme ministériel » comme les notables bretons du XVIIIe siècle ; en 1871, par hostilité à la République, il se fait élire à l’Assemblée nationale (sur une liste monarchiste ; il siégera à droite jusqu’en 1876) et, conseiller général de Vitré (1864-1871), il met constamment en avant ses convictions catholiques. En 1873, rapporteur de la Commission d’enquête sur les actes du Gouvernement de la Défense Nationale, en cette qualité il dénonça avec véhémence à la tribune du Palais Bourbon l’attitude des Gambetta, Chanzy ou Freycinet à propos de la déplorable affaire du Camp de Conlie et de la bataille du Mans. Son discours devait inspirer le célèbre pamphlet de Léon Bloy. On rapporte qu’à l’Assemblée, il manifestait en toute occasion son opposition à la République (mais il n’avait – non plus – jamais vraiment accepté l’Empire). Quel que fût le sujet abordé par un orateur de la Gauche, il lançait régulièrement ce cri : « Et la Commune ? ». Il votera contre l’amendement Wallon le 30 janvier 1875 qui instaure l’élection du Président à la majorité absolue des suffrages par le Sénat et par la Chambre des députés réunis en Assemblée nationale, officialisant ainsi la nature républicaine du nouveau régime, mais s’abstiendra dans le vote sur les lois constitutionnelles.

Il n’a de cesse de défendre ce qu’il croit être l’honneur des Bretons. Il rêve en réalité de l’ancienne Bretagne des États : vivre dans une Bretagne aussi décentralisée que possible où rien ne changerait. Pour lui la nation bretonne se situe dans le passé et pas dans l’avenir. Il participe ainsi à l’exaltation régionaliste des années 80 commune à bien des régions de France, tout en insistant pour sa part sur la spécificité de la nation bretonne. Il est ambigu dans ses positions, parfois proche d’un autonomisme qui ne s’avoue pas.

Auteur de quantité d’ouvrages et d’articles d’histoire, d’histoire littéraire, de biographies, il laisse un grand nombre de manuscrits inachevés, qui, pour la plupart, paraîtront après sa mort survenue le 17 février 1901 à Vitré.

 

 

Éléments bibliographiques

 

Michel Denis, « Arthur de la Borderie (1827-1891) ou l’« histoire, science patriotique », in Chroniqueurs et Historiens de Bretagne, Rennes, 2001.

« Hommage à Arthur de la Borderie », Bulletin et Mémoires de la Société archéologique et historique d’Ille-et-Vilaine, T. 106, Rennes, 2002.

Ch. Joret, « Notice sur la vie et les travaux de M. de la Borderie », Bibliothèque de l'école des chartes, 1902,  Volume 63,  Numéro 1.

Paris-Jallobert, Journal historique de Vitré. Vitré, 1896.



[1] En 1863, avec Luzel, La Borderie fera publier un manuscrit de Le Huërou, Histoire de la constitution anglaise depuis l'avènement de Henri 8. jusqu'à la mort de Charles 1er. Il en rédige la préface.

 








François Duine, clericus dolensis en quête de vérité


Dans mon enfance, ma mère m’envoyait chaque semaine au bureau de tabac de l’avenue du Cimetière de l’Est à Rennes pour aller chercher ses Bonnes soirées. Je passais par un raccourci qui me permettait de grimper sur un mur et de jouer les équilibristes. Cette ruelle sombre et délaissée, abandonnée aux « mauvaises herbes », avait pour nom « rue François Duine », François, comme moi. Ce Monsieur Duine, mort à 54 ans (ce que je trouvais bien âgé) m’était ainsi sympathique, et sa rue, presque toujours vide était ma rue...

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Yves Le Febvre, un écrivain morlaisien

 J’ai habité quelques années à Morlaix… à mi-temps ! J’y ai eu en effet plusieurs pied-à-terre et j’ai longtemps envisagé d’y vivre définitivement. Cela ne s’est pas fait pour différentes raisons qui sont ici sans intérêt. Pour moi, Morlaix est lié à la littérature, et pas seulement à cause de Souvestre ou des Corbière, de Michel Mohrt ou de Philippe Le Guillou. C’est dans cette ville qu’un éditeur devait publier mon premier roman et qu’avec lui j’ai découvert la ville et ses alentours. Nous étions rendus à Poul Roudou, au café-librairie, pour parler de ce livre qui ne paraîtra en définitive pas à Morlaix, hélas ! Et j’ai bien regretté de ne pas faire partie du riche Parnasse morlaisien.


Louis Guilloux



Saint-Brieuc est d’abord pour moi la ville de Louis Guilloux. Je l’ai découvert vers 1975 grâce à Yannick Pelletier qui écrivait sa thèse sur lui et avait eu la chance de le rencontrer à plusieurs reprises.Je revois cette émouvante photo parue dans Ouest-France vers 1978 : Louis Guilloux âgé, la pipe à la main, assis avec Yannick Pelletier sous le marronnier de la Place Saint-Pierre, lire la suite  ICI



Roger Vercel ou les errances idéologiques d'un ancien combattant


Roger Vercel est le grand contemporain de la ville où « j’on vu le jour ». Ma mère avait eu cette chance de le rencontrer alors qu’elle était jeune fille. Je raconte cette aventure assez extraordinaire dans La Soue, un roman biographique dont Lucienne, l’héroïne, lui ressemble beaucoup. L’assène se passe à l’Aublette, près de Dinan, le jour des courses.


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Armand Robin

À la faculté des lettres de Rennes, la section celtique avait une réputation particulière et sulfureuse dans les années 1967-70. On y rencontrait les types les plus étonnants au bar de la section. On y buvait sec en trinquant à la Bretagne libre et on y draguait pas mal au nom de l’amour libre. J’avais ainsi fait la connaissance d’une fille éprise de poésie, de Bretagne et de libertés. Vaguement étudiante, elle vivait avec un maître de conférences spécialiste de Rimbaud. Comme son ami était très occupé par ses recherches, elle avait beaucoup de temps, ce qui tombait bien, car, moi aussi, avec mes lettres modernes, je n’avais pas grand-chose à faire.



Eugène Guillevic, le roc et les choses : « Je ne cherche pas à créer d'ambiguïté, et je fuis la bêtise. » (Entretiens avec P. Marin)

 

Guillevic est lié à mon histoire personnelle d’une façon curieuse. J’habitais alors l’Allemagne, les bords du Rhin non loin de Fribourg et je venais de terminer un essai sur le premier traducteur français de Schiller, J.-H.-Ferdinand Lamartelière.

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René-Guy Cadou


Le 21 juin 2014, je venais d’arriver en Bretagne avec l’été, à Morlaix exactement, lorsque j’appris une nouvelle qui m’attrista beaucoup : Hélène Cadou venait de mourir. Quelques années auparavant, à Nouméa, où j’enseignais à l’IUFM, on m’avait beaucoup parlé, à moi le Breton, du court séjour qu’Hélène avait fait sur le Caillou, rencontrant élèves et professeurs, récitant ses textes et ceux de René-Guy, semant partout où elle allait la poudre d’or de la poésie. J’avais lu avec émotion son livre Le bonheur du jour, mais assez tard, car ma vraie rencontre avec René-Guy Cadou
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Xavier Grall


« Trimez les travailleurs ! Humanité molle, stupide. Peuples de singes. Je ne suis pas de vous. Je dédaigne vos épouses gluantes de plaisirs dérisoires.

Société de cloportes et de syndicats. Dominations anonymes. Revendications cantinières. La vie n’est pas là. Seulement sur les hauteurs".


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Georges Perros


Un jour Yves Landrein, directeur fondateur de la maison d’édition La Part Commune me téléphona pour m’annoncer qu’il souhaitait publier un roman que je lui avais soumis. De passage à Rennes, je me précipitai sur les quais, dans son antre, sous les toits. Nous avons longtemps discuté de mon livre bien sûr, mais aussi de son œuvre de (jeune) poète (Sevy Valner, Zébrures et d’autres recueils parus chez Seghers) et d’éditeur (Ubacs), ce métier – cette vocation – qui le possédait. Tout jeune homme, il avait eu l’honneur d’être cité par Jacques Prévert dans son poème

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Auguste Pavie (1847-1925) par François Labbé.

 

Pendant mon enfance dinannaise, le dimanche, traditionnellement, nous allions jusqu‘au Jardin Anglais, d’où on a un joli point de vue sur la vallée de la Rance, le viaduc, le vieux port, les escarpements de Lanvalay. Nous quittions la rue de la Croix, passions devant la statue de Duclos et remontions la rue du Marchix jusqu’à la place Du Guesclin, le Champ Clos, où le Connétable, brandissant son épée protectrice veillait sur la ville assis sur un énorme cheval. Ma mère me parlait de la douce Dame Raguenel, épouse raffinée de ce laid mais valeureux chevalier qui avait connu les plus grandes gloires. Nous poursuivions ensuite par la rue de la Ferronnerie jusqu’à la Promenade de la Duchesse Anne, au Jardin Anglais, installé sur les remparts. Mon père m’expliquait avec force détails – toujours différents – que son grand-père, mon arrière-grand-père, avait en sa qualité de maçon construit le viaduc que nous surplombions et qui enjambe la vallée de la Rance. Je me demandais bien comment un homme seul avait pu réaliser un ouvrage aussi immense… Le but de la promenade était la vieille église Saint-Sauveur, la basilique pour être plus exact, où nous avions parfois le droit d’allumer un cierge. Lire la suite ICI




Mort ou résurrection de Lucrèce : l'histoire ou les histoires

 

Les quelques lignes qui suivent ressemblent probablement à un coq-à-l’âne et plus d’un lecteur hésitera à aller jusqu’au bout[1]. Mais c’est ainsi, certaines pensées se font par sauts et par bonds, en gambadant au royaume des idées et, l’âge venant, je me laisse volontiers aller !


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Une grande écrivaine, Anne de Tourville

 

Le prix Fémina (à l’origine prix du magazine La vie heureuse !) créé et décerné l’année suivant le premier Goncourt, en 1904, avait une vocation bien particulière dans l’esprit de ses créateurs : mettre en valeur la littérature féminine. Sa première lauréate, Myriam Harry, est probablement aujourd’hui bien oubliée ainsi que son roman, La conquête de Jérusalem. Cependant, dès 1905, le prix est attribué à Romain Rolland pour Jean-Christophe et, à partir de cette date, le Fémina ne s’encombre plus du sexe de ceux qu’il couronne et devient « l’autre » Goncourt !

 

Presque sans débat, le jury désigne en 1951 une jeune femme, Anne de Tourville, une Bretonne qui a déjà vu son recueil Gens de par ici recevoir le Prix Interallié de Bretagne en 1944. Le Fémina avait déjà récompensé une Bretonne en 1927 : Marie Le Franc, née à Sarzeau.

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Ansquer de Londres, un Montaigne Breton

Entre 1676 et 1724, pour différentes raisons, les Essais sont quasiment proscrits. Il n’y aura pas en France d’édition autorisée de ses œuvres avant 1783 mais l’édition savante du protestant Pierre Coste (1724) et ses rééditions avec le Discours de la servitude volontaire de La Boétie passent facilement la frontière et plus on avance dans le siècle, plus Montaigne, connaît une renaissance : les hommes des Lumières voient en lui un écrivain, un penseur et un philosophe proche de leurs préoccupations, et cela au moins jusque vers 1780.

 

Deux auteurs bretons partagent particulièrement cet engouement. Anne-Gabriel Meunier de Querlon publie en 1774 le Journal de Voyage de Montaigne, dont on venait de retrouver le manuscrit[1]. Meunier de Querlon, né à Nantes est une référence dans le siècle, un érudit à l’œuvre importante et considérée. Nous reviendrons dans une prochaine chronique sur cet auteur méconnu.

 

Une douzaine d’années auparavant, Théophile Ignace Ansquer de Londres, un jésuite né à Quimper, en 1728, grand voyageur, prétend-on, unit son goût de l’exploration et sa passion pour Montaigne pour publier un livre de pensées dans le genre de l’auteur des Essais, un livre qui aura un grand succès. « Rien n’a paru de lui, dit Sabathier de Castres dans ses Trois siècles de la Littérature, depuis ses Variétés philosophiques et littéraires, 1762, qui doivent faire blâmer l’inaction de sa plume. Avec une imagination vive, une âme sensible, un esprit nourri de la bonne littérature, le talent de rendre avec intérêt ses idées, comme on en peut juger par l’ouvrage que nous venons de citer, il eût été en état d’enrichir notre littérature de plusieurs excellentes productions. » Cette constatation en forme d’hommage, de la part d’un homme réputé pour sa dent dure, particulièrement à l’égard des philosophes, est une référence même s’il est inexact qu’Ansquer n’ait plus produit : il s’est simplement contenté d’œuvres pieuses comme une Lettre sur le Conclave (1774) et de la publication commentée de sermons, comme ceux de Charles Jean Le Chapelain, un prédicateur normand estimé : Sermons ou Discours sur différents sujets de piété et de religion. Paris, Le Mercier, Saillant, etc., 1768, 6 vol. in-12. — Paris., 1778, 6 vol. in-8°.

 

Ses Variétés philosophiques et littéraires. Londres et Paris, Duchesne, 1762, in-12 connaissent un extraordinaire succès à une époque où l’on raffole de ces livres à petits chapitres – les ana – et qui associent le lecteur à la réflexion, ces livres qu’on peut lire seul ou en société et qui, avec élégance traitent de questions contemporaines en n’omettant ni les exemples curieux, ni les expériences de vie, ni les remarques érudites voire amusantes. Et il est un fait que même pour un lecteur moderne, ces variétés se lisent avec plaisir et intérêt. Son livre bénéficiera de plusieurs rééditions et sera traduit en allemand en 1768 par Jordan Simon sous le titre de Verschiedenes zum lesen für die Liebhaber der Guten Sitten und der schönen Wissenchaft  (Variétés à lire destinées aux amateurs des bonnes mœurs et des beaux-arts)

 

« J’ai lû, j’ai réfléchi ; voilà en deux mots toute l’histoire de l’Ouvrage que j’offre ici au Public », annonce-t-il d’emblée, ajoutant immédiatement qu’il se réclame de Montaigne. Il partira en effet, comme lui, de citations « Ces espèces d’épitaphes ont quelquefois causé un embrasement, et mes réflexions se sont multipliées ; quelquefois, je les ai étouffées dès leur naissance, pour laisser au lecteur le piquant de les ranimer », ce qui est une habile et prudente objection lancée à tous ceux qui trouveront que la réflexion de l’auteur manque (souvent) de profondeur.

 

Plus loin, il cautionne ses choix de l’autorité du « Maître » dans cette préface, qui est aussi le mode d’emploi de son livre : « De cent membres et visages qu’a chaque chose, j’en prends un, tantôt à lécher seulement, tantôt à effleurer, et par fois à pincer jusqu’à l’os. » Et il conclut : « Je l’ai imité ». Enfin, une clause de prudence : « Mon but était d’instruire et de plaire » et dans cette optique, il annonce que le texte sera expurgé de toute érudition inutile au premier degré mais que des notes (que le lecteur pourra lire s’il le veut) apporteront ces renseignements complémentaires et peut-être moins plaisants à lire. Dernière remarque, comme Montaigne qui progresse par « par bonds et par saillies », il ne « disserte point » et a choisi un « désordre de pensées » pour s’exprimer.

 

Ansquer va ainsi aborder quantité de thèmes : les tombeaux, le bonheur, le suicide, la libéralité, l’étude des langues, l’utilité des voyages, contre le luxe, sur la cruauté à l’égard des animaux (il a lu semble-t-il son confrère et compatriote Bougeant), la concorde, la reconnaissance, l’amour du pays natal, contre les vexations de certains nobles, sur les charlatans, sur le Paris présent et le Paris futur, l’orgueil des savants, la patrie, l’inégalité face aux talents, l’amitié, l’envie, le génie, contre les préjugés nationaux en matière de littérature…

 

Dans ce chapitre, il élève la voix contre ceux qu’un chauvinisme aveugle pousse à ne considérer que le français et la culture française. Il appelle à plus de modestie et rappelle les grands auteurs allemands, suisses ou anglais et conclut en proclamant :

 

Brisons enfin cette idole et détruisons les limites exclusives qu’il nous a plû de donner à l’empire des Beaux-Arts.

Le génie est de tous les pays.

 

Une profession de foi courageuse et rare en 1762, mais qu’on peut comprendre venant d’un Breton bretonnant.

Il est assez varié dans la présentation de ces thèmes (anecdote, petite dissertation, poésie, sorte de fable,….) et sa démarche est souvent la suivante :

Il part d’une citation (attestée ou non comme « Le sçavoir est un bien qu’on ne peut nous ravir »).

Suit une constatation : l’homme sage n’est pas intéressé par la Fortune et ses aléas, la seule chose qui l’attache vraiment, ce sont les connaissances.

Puis il développe, explique cette idée. Ainsi, le savant « sçaura se faire un bonheur indépendant des caprices de la Fortune » et la situation matérielle dans laquelle il se trouvera n’empêchera pas ce bonheur. Il sera peut-être solitaire, mais cette solitude n’entraînera pas l’ennui car les biens de l’esprit peupleront sa solitude.

 

Et il conclut par une affirmation réciproque, contraire : celui qui se détourne des beaux-arts ne peut être heureux.

Il donne alors des exemples : ici, celui de Robert, roi de Naples : le protecteur de Pétrarque aurait été prêt à sacrifier sa couronne pour l’amour de la poésie. Plus loin, il donne l’exemple plus fameux encore d’Anaxagore poursuivant avec passion ses recherches au point de négliger tout autre aspect de la vie.

Il termine sa réflexion par une sorte de loi morale : « Ceux qui aiment l’étude » ont trouvé « la panacée » !

On pourrait certes répliquer au brave jésuite que la monomanie est un grand risque et que son tableau est en fait celui de la passion et que cette passion peut concerner les biens de l’esprit mais qu’elle peut jeter son dévolu sur d’autres objets, et que, dans ce cas…

Ansquer est un moraliste badin ! Il est aussi un patriote dans l’âme et considère qu’on doit avant tout donner des modèles aux hommes. Cependant, il doute qu’éloges et panégyriques puissent suffire pour conserver la mémoire des hommes illustres. Il réclame alors qu’on soit plus imaginatif et que par exemple pour cultiver la flamme patriotique, on dresse sur la place des Victoires les effigies de Turenne et de Colbert, de Lamoignon et de Corneille… Nul doute que la place tenue par la représentation plastique des saints en Bretagne, par leurs statues, par les calvaires ne l’ait amené à cette réflexion ainsi que les taolennoù ou tableaux de mission des pères Le Nobletz ou Maunoir : l’impact de l’image est essentiel, particulièrement parmi ceux qui ne savent pas lire !



[1] François Moureau, La plume et le plomb: espaces de l'imprimé et du manuscrit au siècle des Lumières, Paris, 2006.

 

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Dom Deschamps, l’Érostrate rennais

 

Imaginons…

Nous sommes à Rennes, en décembre 1720, le 23. Un froid sec étreint la ville. Noël approche et les églises se préparent à fêter la naissance du Christ. Rennes est une très vieille cité. Son centre est un entrelacs de rues étroites aux masures de bois qui se rejoignent presque au pignon des toits laissant à peine passer l’avare lumière qui échappe au ciel. La nuit tombe rapidement. Henri Boutrouel menuisier et ivrogne patenté, que tout le monde appelle malicieusement La Cavée, a allumé une chandelle pour éclairer son échoppe de la rue Tristin. Il a vidé, comme chaque jour, plusieurs pichets de cidre et se dirige vers un trou dans le mur pour y déposer la chandelle, lorsque sa femme, Guillaumette, entre dans ce trou noir. Elle voit que son homme a encore bu plus que ce qu’il n’a gagné. Une dispute éclate, Henri trébuche et la chandelle tombe sur un tas de copeaux. Les flammes explosent quasiment. Le feu se répand partout, à grande vitesse. Le couple effaré s’enfuit en hurlant. L’atelier et la maison sont la proie de flammes qui se jettent sur les habitations voisines. On hurle dans la rue, on va chercher des baquets, des badauds s’approchent mais le feu progresse et remonte la ville vers la porte Saint-Michel. Le glas affole les clochers. En quelques heures, c’est toute la ville qui semble vouloir s’embraser et qui s’embrase. Les gens fuient vers la ville basse, vers les quais de la Vilaine, l’air est irrespirable.

Un enfant, Léger-Marie Deschamps, qui va avoir ses cinq ans le 10 janvier 1721, est réveillé en sursaut par sa mère, Élisabeth Le Bail, qui exerce le métier de mercière dans une échoppe d’une ruelle perpendiculaire à la rue Tristan. Il n’a qu’une chemise sur lui en cette nuit froide et, sur le pas de la porte de la mercerie, il voit ces énormes flammes qui, à quelques dizaines de mètres lèchent les toits, tordent les maisons comme si elles n’étaient que fétus de paille. Il n’entend ni la rumeur, ni les cris ni les craquements sinistres des façades qui s’écroulent. Il est là, paralysé. Élisabeth est déjà loin de la fournaise avec ses huit frères et sœurs lorsque Claude Deschamps, son père, qui possède la charge de sergent royal, c’est-à-dire d’huissier au présidial de Rennes, remarque son absence et se précipite pour le chercher. Il était temps : la mercerie brûle à son tour et la ruelle est quasiment impraticable.

Sur les bords de la rivière, personne ne s’assoit. Dans un silence troublé par quelques gémissements et la course affolée de ceux qui remontent à bout de bras les seaux d’eau de la rivière, enveloppés dans le ronflement formidable de l’incendie, les Rennais regardent leur ville brûler. Des larmes coulent. Léger-Marie, les yeux écarquillés, ne peut se détacher du terrible spectacle…

Peu de Bretons savent que cet enfant deviendra un des plus extraordinaires philosophes du XVIIIe siècle, un philosophe dont les idées étaient tellement audacieuses que les sommités philosophiques établies auxquelles il s’adressera seront tellement troublées qu’elles ne souhaiteront pas se compromettre davantage ! D’autres philosophes plus tard, lui rendront hommage, sur sa réputation, car il faudra attendre la fin du XIXe et surtout le XXe siècle pour commencer à connaître son œuvre.

En effet, la vie reprend au milieu des ruines qu’on mettra des années à déblayer et des travaux de reconstruction qui ne pourront commencer qu’en 1726 pour se poursuivre près de trente ans.

Léger-Marie est inscrit au célèbre collège des jésuites où il poursuit une scolarité sans histoire. Le 8 septembre 1733, il entre chez les bénédictins mauristes en l’abbaye Saint-Melaine, et un an plus tard, il quitte la Bretagne.

Dom Deschamps complète sa formation intellectuelle dans plusieurs maisons de la congrégation de Saint-Maur, en Touraine et en Anjou, à l’abbaye de Marmoutier et à celle Saint-Julien de Tours, où il collabore aux travaux d’historiographie de la Touraine (Collection de Touraine).

Cette période de sa vie (1743-1747) est importante, car il est confronté à l’histoire des lois et consigne les excès de cette société, les ignominies commises et autorisées, ces hommes qui vendent leur frère ou leur sœur par exemple, les corvées exorbitantes, le système punitif des règles cénobitiques auxquelles il accorde une attention particulière. Il est également archiviste, généalogiste, juriste et sa réputation devait être grande puisque les personnes en quêtes de leurs origines s’adressaient régulièrement à lui. On sait combien, sous l’Ancien régime, l’historiographie, la généalogie servent à établir et authentifier les droits dans les conflits d’intérêts que suscite la jungle des privilèges, des usements et des coutumes. L’« état de mœurs » dont il rêvera toute sa vie sera pour une part l’expression du refus de ces lois privées sur lesquelles reposent les sociétés et du système inégalitaire en droits et en biens qu’elles sous-tendent.

Il aurait commencé à s’intéresser à la philosophie au cours des années 1740 alors qu’il est revenu en Bretagne pour occuper les fonctions de procureur de l’abbaye de Quimperlé où il restera huit années. Cette période bretonne de réflexion a été celle où il a élaboré les grands traits de son système philosophique avec deux œuvres principales : les Observations métaphysiques et les Observations morales, système qu’il mettra au clair à son retour en Touraine. Il écrira à Rousseau en 1761 avec une grande confiance en soi : « La vérité est la chose du monde la plus simple, mais comme nous sommes des êtres fort éloignés du simple, par la mauvaise tournure qu’a prise notre état social, sa découverte m’a coûté bien des années de réflexion, et j’ai noirci plus de deux rames de papier pour parvenir à faire un ouvrage peu volumineux. Je jouis aujourd’hui de mon travail, car je vois que ce qui m’a coûté beaucoup est si bien démontré, et rendu d’une façon si convaincante, qu’il coûtera peu aux autres ».

Les seules publications qu’il s’autorisera – sous le couvert de l’anonymat – seront les Lettres sur l’esprit du siècle (1769) et La voix de la raison contre la raison du temps (1770) qui permettent de dater deux moments de sa pensée.

En 1757, il est nommé secrétaire du chapitre et procureur du prieuré Saint-Pierre de Montreuil-Bellay dans le Saumurois où il est chargé de l’intendance et de la gestion des biens. Son « petit moutier », qui ne comptait que quatre religieux, sera une retraite idéale puisqu’il disposera de suffisamment de temps pour poursuivre son œuvre philosophique sans toutefois négliger ses fonctions. C’est dans ces années qu’il fera la rencontre décisive de sa vie, celle du marquis Marc-René de Voyer d’Argenson (1722-1782), héros de Fontenoy et philosophe dans l’âme.

Celui-ci reconnaîtra immédiatement dans ce moine un esprit frère, une intelligence prodigieuse et un manieur d’idées incomparable. Il lui offrira son amitié, son admiration et sa protection.

Les deux hommes se sont vraisemblablement rencontrés en 1759 au château des Ormes, résidence des d’Argenson, non loin de Montreuil-Bellay et de l’abbaye de Noyers que fréquentait Dom Deschamps (un château décoré par le peintre François Valentin de…Guingamp). Au cours des dix dernières années de sa vie, il passe une bonne partie de son temps aux Ormes, s’occupant même de la gestion du domaine quand le marquis est en déplacement. La petite société qu’à la suite de son père ce dernier y accueille a été appelée « l’Académie des Ormes » : des académiciens, de philosophes, Moncrif, Voltaire y séjournent même si les Ormes doivent être aussi considérés comme un lieu d’exil pour un marquis dont le scepticisme, les fréquentations et les options sociales ne vont pas sans agacer le pouvoir. L’époque est difficile : guerre de Sept Ans, attentat de Damien en 1757, renvois de Machault et de d’Argenson, le père du marquis. Le pouvoir, alors en mauvaise posture, est moins bienveillant vis-à-vis des philosophes. L’édit d’avril 1757 prononce la peine de mort contre auteurs et imprimeurs de livres non autorisés ; Palissot attaque les philosophes avec ses Petites lettres sur les grands philosophes ; en 1758, Helvétius se rétracte dans l’affaire soulevée par son De l’Esprit. Après sa brouille avec Diderot, Rousseau va rompre avec la « coterie holbachique », avec les encyclopédistes, que d’Alembert abandonne également comme Duclos et Marmontel. En 1759, l’Encyclopédie est interdite par arrêt du Conseil d’État. Diderot s’accroche certes à l’œuvre de sa vie, mais renonce à rendre publics certains de ses travaux. Si d’Holbach traduit et publie, c’est sans se faire connaître et la réaction chrétienne prend de l’ampleur dans les années soixante. Voltaire s’installe à Ferney ; L’Émile est brûlé à Paris et à Genève où on voue également au feu Le Contrat Social…

Sur le plan de la pensée, comme de nombreux auteurs bretons de son époque (Kéranflec’h, André…), Dom Deschamps est resté marqué par Malebranche et demeure un métaphysicien convaincu (même si sa métaphysique est très particulière) tandis que la philosophie se veut alors avant tout empiriste, pratique. Un maître mot de la philosophie est celui de progrès, d’enrichissement. Dom Deschamps songe, lui, à un « état de mœurs » qui sera aussi un monde parfait, mais pour y parvenir, il ne voit qu’une solution aussi radicale que lorsque l’incendie de Rennes détruisit le labyrinthe de ruelles sinueuses et de bicoques du centre-ville pour laisser place à une cité tirée au cordeau par les soins de l’architecte Gabriel. L’« état de mœurs » doit naître d’une révolution complète et cartésienne au sens de la tabula rasa : « Il faudrait, pour y entrer, écrit-il dans ses Observations morales, brûler non seulement nos livres, nos titres et nos papiers quelconques, mais détruire tout ce que nous appelons les belles productions de l’art».

On peut penser que l’enfant de quatre ans avait été marqué par le terrible incendie de Rennes, et on peut se dire que cet événement n’est pas pour rien dans sa vocation de nouvel Érostrate qui, sa vie durant, mettra le feu aux temples des idées reçues ? Il est un fait que la métaphore du feu, le verbe même « brûler » reviennent souvent dans ses écrits : « Jetons au feu nos vains fatras de lois », écrit-il ainsi dans ses Observations morales.

Pour imposer ses idées, il entend faire des adeptes et délivrer selon son expression « le mot de l’énigme métaphysique et morale ». Il ne se conçoit ni comme un songe-creux ni comme un utopiste et croit dur comme fer à la réalisation de son projet. Dès 1761, Deschamps peut, grâce à l’appui de son protecteur, commencer ses Tentatives sur quelques-uns de nos philosophes, au sujet de la vérité, tentatives qui n’ont pas pour but un simple échange philosophique, mais la conversion de ces philosophes à sa Vérité pour démultiplier et renforcer son message ! Mais cette « Vérité même », rebute la plupart des contemporains auxquels il a tenté de la dévoiler, parce qu’elle est trop inouïe, trop complexe dans ses formulations, trop radicale.

L’incendie purificateur dont il rêve doit tout effacer : le dieu personnel, la création, la famille, la société, la propriété, les préjugés sexuels… Pour convaincre, Deschamps s’appuie presque uniquement sur une suite d’enchaînements logiques structurant le Vrai système parce qu’il veut amener le lecteur à formuler les mêmes conclusions que lui !

Assez tôt, sa personnalité et ses idées sont assez fortes pour qu’il se présente comme le mentor du marquis. Dans ses lettres, il l’initie à son texte La Vérité ou le Vrai système et lui donne les conseils nécessaires pour bien comprendre sa philosophie. Ainsi, le 21 mars 1763, il lui écrit : « Je vous engage, […] à faire attention à l’accord […] entre le métaphysique et le moral ; à réfléchir à la preuve que je donne, dans mes Observations préliminaires, que la vérité est nécessairement faite pour l’homme et à bien voir, dans la démonstration que je donne de cette vérité, qu’elle ne nie aucun système, qu’elle les épure tous, et (ce qu’on ne s’était jamais imaginé) qu’elle consiste non seulement dans les contraires, mais dans les contradictoires ; qu’elle réunit non seulement ce qui est opposé, mais ce qui se nie dans toute la rigueur du terme ; et, conséquemment, qu’il répugne de toute répugnance qu’il y ait quelque chose qui ne soit pas elle, qu’elle ne soit pas tout ce qui est ». L’approche est complexe !

Le terme de prosélyte revient souvent sous la plume de Dom Deschamps ou celle de ses amis des Ormes, qui cherchent à convaincre les esprits leur semblant aptes à faire fructifier les germes de ce nouveau savoir et à le porter à l’extérieur. Deschamps pense qu’il faut toucher les grands esprits pour que ceux-ci entraînent ensuite les masses. Il s’ensuit une approche plus initiatique et confidentielle que didactique de la transmission de sa doctrine et la Société des Ormes – sur le plan de l’organisation, mais aussi de certaines idées – n’est pas sans faire penser à l’Illuminisme mis en place par Adam Weißhaupt en Bavière, jusque dans les surnoms dont s’affublent les membres comme le Breton Toussaint-Marie de Guéhéneuc qui porte le pseudonyme de Nazidore. Les disciples de Dom Deschamps évoquent d’ailleurs l’Ordre des voyants et cet ordre para-maçonnique est structuré en trois grades : les initiés (l’apprenti des loges) qui sont les lecteurs des manuscrits et des lettres de Dom Deschamps, les prosélytes (le compagnon maçonnique) qui ont pour mission de répandre la parole du maître et de rechercher les êtres susceptibles de les rejoindre et enfin les Omars (le maître) qui sont au plus près de la vérité et qui sont en même temps les copistes de l’œuvre, la copie étant le moyen de mieux pénétrer la pensée ardue de Dom Deschamps (« un Omar qui me copie à son profit », note-t-il).

En 1761-1762, il adresse ainsi une préface de son grand œuvre à Jean-Jacques Rousseau : « Si vous étiez certain, Monsieur, que cette vérité métaphysique tant cherchée jusqu’à présent, que cette vérité, qui explique tout, et sans laquelle point de morale incontestable, existe enfin, développée dans un manuscrit de peu d’heures de lecture, et que les mœurs qui en découlent nécessairement sont à peu près les mœurs auxquelles vous nous rappelez dans vos ouvrages, vous seriez vraisemblablement aussi envieux d’en prendre lecture que vous êtes digne de la connaître. » Mais Rousseau ne manifeste aucun empressement et se contente malignement de donner un avis d’esthète sur l’écriture de la préface, et d’arguer de … sa mauvaise santé.

Dom Deschamps correspond ensuite avec Helvétius (fin 1764). Celui-ci a lu des parties du manuscrit qu’il cherche à publier. L’auteur de l’Esprit le conjure de garder l’anonymat, et montre un intérêt prudent.

D’Alembert ne veut voir en lui qu’un « scotiste », ou un « spinoziste », c’est-à-dire un moine archaïque, dans la lignée du doctor subtilis, Jean Duns Scot (1266-1308), avec sa métaphysique. Au début de l’été 1769, Deschamps, se rend à Paris entre autres pour la publication de ses Lettres sur l’esprit du siècle et rencontre Diderot : « J’ai passé deux jours entiers avec le philosophe Diderot, l’un à Paris, l’autre à Saint-Cloud, et nous nous sommes quittés contents l’un de l’autre. Il m’appelait d’abord homme de bien, mais il a fini par m’appeler son maître. Il n’avait, comme bien d’autres, que des conséquences, mais il a actuellement des principes. D’Alembert, selon lui, est incapable de me saisir ; ainsi, laissons-là d’Alembert », confie-t-il au marquis de Voyer.

Diderot semble avoir été attiré par la pensée de Deschamps et se met d’ailleurs à écrire le Rêve de d’Alembert, mais la publication des Lettres sur l’esprit du siècle (août 1769), provoquera une réaction de colère de sa part puisque ce « gros bénédictin qui a tout à fait l’air et le ton d’un vieux philosophe » semble s’être métamorphosé en un ennemi qui attaque vivement le « parti philosophique » et l’Encyclopédie. Diderot est prêt à demander à M. de Sartine de faire condamner l’ouvrage, mais Dom Deschamps, qu’il reçoit, lui explique qu’il ne s’agit là que de la première étape d’une tactique devant amener progressivement le lecteur à son vrai propos, une sorte de propédeutique dans laquelle il prêche le faux pour en faire ressortir le vrai : l’adoption de son système philosophique. Il combat les Lumières pour couper l’herbe sous le pied des apologistes en les privant des arguments qu’ils utilisent contre les Encyclopédistes ! En réalité, s’il les attaque, c’est parce qu’elles ne sont pour lui que des demi-lumières et que son système n’admet pas les demi-mesures !

Diderot, peu convaincu semble-t-il, évitera désormais les contacts.

En 1770, Deschamps publie donc le second volet de son approche tactique : La voix de la raison contre la raison du temps dans lequel il s’oppose à la fois à la religion instituée et au Système de la nature du baron d’Holbach, publié sous le pseudonyme de Mirabaud. Si, dans le premier pamphlet, il a pris le contre-pied de l’athéisme prêté aux encyclopédistes et s’est donné pour un défenseur de la religion, dans ce second ouvrage il cherche à réduire à rien athéisme et religion par la référence à l’« athéisme éclairé » qu’il prône dans le Vrai système. Avec ces deux écrits, en bon dialecticien, Dom Deschamps veut créer une attente de son lecteur pour combler le vide qu’il vient d’établir. C’est dans cette situation d’attente qu’il pense lui présenter son système, qui devrait dépasser toutes les contradictions et s’imposer.

Un autre de ses correspondants, J.-B. Robinet, écrit à d’Argenson : « Son état de mœurs me plaît infiniment, mais j’en trouve sa venue difficile ; non pas pour vous, non pas pour moi ; mais parce qu’il faut pour l’établir un concours de personnes qu’il sera fort difficile de convaincre. Qui attachera le grelot ? ».

On dirait aujourd’hui qu’on lui reproche son idéalisme ou son « utopisme » et cela ne manquera pas de l’exaspérer.

Dom Deschamps a bien compris qu’en matière de métaphysique, il doit veiller à ne pas heurter. D’Argenson lui conseillera dans le même sens d’écrire une Réfutation courte et simple du système de Spinoza, puisqu’on l’attaque sur son scepticisme, ce qu’il fera en rédigeant quatre versions différentes entre mars et juillet 1766 « […] pour faire tomber les armes des mains de tout croyant, et pour donner aux mécréants ce qui leur manquait, la vraie raison de l’être, ou, plutôt, pour les préparer à cette raison ».

En 1770, il fait envoyer par son protecteur un exemplaire de la Voix de la Raison à Voltaire qui ne voudra y voir qu’un écrit antiphilosophique de plus.

 

Il faut replacer l’œuvre de Dom Deschamps dans la perspective d’un XVIIIe siècle « inquiet », d’une société à la croisée des chemins, bloquée, marquée par une disjonction importante entre les forces en présence, une société des contradictions dans laquelle les privilégiés, les riches, voire les moins riches savent pertinemment qu’il faut « abandonner » plus qu’une part du soi actuel pour progresser, mourir pour renaître autrement, mais ne parviennent pas à s’y résoudre.

On est certes à la recherche du bonheur (The pursuit of happiness, de Jefferson), mais seul un mieux possible paraît envisageable, la médiocrité au sens étymologique, le moyen terme entre « trop et trop peu », encore que la conscience d’être livré à la contingence vienne modérer même ce tiède espoir – le désastre de Lisbonne, les catastrophes qui s’abattent sur l’Europe sont là pour le rappeler.

Alors, que faire ? Maintenir le cap comme le fait Voltaire quand il publie son Essai sur les mœurs et l’esprit des nations (1756), choisir l’univers des loges, ces sociétés en creux, virtuelles où se réinventent (parfois) en vase clos une autre sociabilité et une autre conception du monde ? Choisir l’utopie, l’invention d’une vie sociale fictive radicalement autre (la purgation par l’écriture : près d’une centaine de textes de ce genre au XVIIIe siècle !), mais ensuite ? Choisir le repli sur soi, l’exil intérieur, le désert ? Se rallier au pessimisme janséniste ?

Dom Deschamps – qui vit dans sa retraite, mais se déplace, qui possède « ses adhérents (se croyant) comme les prêtres, des personnages privilégiés, des personnes favorisées des lumières »), Dom Deschamps, malgré les apparences, semble avoir choisi une autre voie : un peu comme Morelly ou Mably, il associe une critique de la religion dans ses structures institutionnelles et dans sa pratique à une refondation de la société humaine à partir d’une recherche de l’unité perdue, du retour à la vraie nature seul susceptible de marquer la fin de l’« inquiétude ». Dom Deschamps développe une sociogenèse de cette inquiétude en s’appuyant sur la doctrine chrétienne de la « désappropriation » (de François de Sales à Fénelon, l’âme qui est « propriétaire » au sens mystique de « possessif » est inquiète) et attaque en particulier la propriété au sens plein du terme.

Son communisme métaphysique suppose que l’« état de mœurs » qu’il poursuit de ses vœux se distingue de l’état sauvage et de l’état de lois « les deux seuls états où l’on puisse s’égorger » et qu’il corresponde à « l’état d’égalité morale où nous tendons tous, où les hommes remplis entièrement de cet esprit de désappropriation qui a été jusques à un certain point celui des premiers Chrétiens et des fondateurs n’auraient rien en propre et où tout serait commun entre eux ». S’il s’attache à la voie métaphysique, c’est parce qu’il la considère comme détachée de tout, indépendante, libre de tout utilitarisme, de toute finalité immédiate. Elle seule peut conduire à la vérité morale, qui ne serait pas comme toutes les vérités morales conditionnelles, factuelles, partielles. Dom Deschamps vise la vérité et la vérité ne se fractionne pas : il faut tendre à sa totalité, immédiatement, par une sorte de révélation, d’illumination qui doit être le résultat de l’assimilation de sa doctrine.

Quand un Bergier, « athlète » de l’apologétique, tonne contre les mécréants qui sapent l’État et la religion, Deschamps démontre, lui, l’existence du « bonheur chrétien » et transforme la spiritualité théocentrique en un outil de laïcisation d’une société qui, retrouvant sa naïveté native, réintégrera une religiosité débarrassée des scories institutionnelles, des absurdités de la pratique et de la référence en un dieu personnel.

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En 1773 et au début de 1774, Dom Deschamps souffre de cirrhose. Il est alité mais continue à disputer avec l’abbé Yvon, à lire l’ouvrage posthume d’Helvétius De l’Homme (1772) et il meurt à Montreuil-Bellay dans la nuit du 18 au 19 avril 1774.

Les lettres de ses amis qui précèdent et qui suivent sa disparition tracent le portrait d’un homme autoritaire et sûr de lui, de son génie, tout en étant un bon vivant, truculent, libertin parfois, amateur de bon vin et gros mangeur, ce qui lui sera d’ailleurs fatal. Un gourou à la fois aimé et craint, que ses adeptes qualifient mi-rieurs mi-sérieux de « notre chef en Dieu et en philosophie », « notre protophilosophe », « père en Dieu et en ontologie », « patriarche la vérité », le « protométaphysicien »…. On lui reconnaît une grande supériorité intellectuelle et des capacités éminentes dans tous les domaines, tout en protestant parfois contre un système abscons. Il peut avoir le cœur sur la main comme il peut être cassant.

Il semble avoir conservé des liens avec la Bretagne. Il sollicite le marquis pour venir à l’aide d’un militaire rennais dont on lui a signalé les difficultés. Il fera venir à Montreuil Bellay un ami breton, le père Le Hoult et c’est lui qui indique le peintre Valentin à d’Argenson. Un parent, Dom François-Pierre Le Peigné, lui succédera au prieuré. L’« ami Guéhéneuc » en parle comme de son « pauvre compatriote » alors qu’il vient de disparaître…

Après sa mort, aucun de ses « Omars » ne poursuivra longtemps ses spéculations et ses œuvres philosophiques transcrites par plusieurs d’entre eux resteront dans l’ombre deux siècles durant même si, dans la seconde moitié du XIXe siècle un érudit, Émile Beaussire, découvre certains de ses écrits et en fasse un Antécédent du hégélianisme, ce qui éveillera par la suite les curiosités en Allemagne, en Italie et en Union Soviétique. En France bien plus tard.

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Ludovic Jan, Rimbaud breton

écrit par François LABBE

En 1864, Giacomo Meyerbeer meurt quand Ludovic-Désiré-Joseph-Marie Jan voit le jour à Ploërmel, le 17 mai. Cinq ans auparavant, le musicien venait de donner,  avec un grand succès, la première de son opéra-comique  Dinorah ou le Pardon de Ploërmel, qui eut un tel succès que pour les publics de Paris, de Gotha, de Bruxelles, de Londres…, le modeste  bourg morbihannais n’était plus inconnu.

1864, c’est aussi l’année où les Frères de Ploërmel arrivent en Haïti…

Un enfant né sous ces auspices ne pouvait manquer de s’intéresser aux Beaux-Arts ni de rêver à ces terres mystérieuses d’Outremer.

Des témoins l’ont décrit comme un enfant timide et craintif. Il faut dire que son père meurt alors qu’il n’a que douze ans. Sa famille appartient à la toute petite bourgeoisie locale.

Ludovic passe cinq ans à l’école communale et dix ans au petit séminaire de Ploërmel, le seul établissement de proximité où l’on puisse alors faire ses humanités. Cette période du collège semble avoir été difficile : il ne s’y plaît pas, ses résultats sont médiocres, son père décède. Il se sent désormais un peu délaissé et il est malmené par ses maîtres qui se méfient d’un enfant apparemment renfermé. Quand il rentre chez lui, sa consolation est de s’enfermer dans le cabinet paternel et de lire les quelques ouvrages de poésie qui s’y trouvent par chance. Il y découvre le réconfort nécessaire et le moyen d’échapper pour quelques heures à Ploërmel, au collège, à ces prêtres autoritaires qu’il n’aime pas et qui ne l’aiment pas.

En troisième, il se découvre un goût pour l’écriture, qui ne va faire que croître. Ses maîtres sont étonnés de ce talent soudain chez un élève qu’ils ont condamné à n’être qu’un médiocre et d’autant plus médiocre qu’il ne semble pas accorder à ses devoirs de chrétien tous les soins qu’il devrait. Ils voient dans ce talent soudain quelque chose de sournois, voire de diabolique et ce ne sont pas les quatrains satiriques écrits contre les surveillants qui les feront changer d’avis.

À dix-huit ans, il commence ses études de philosophie et utilise son nouveau savoir pour manifester encore davantage son indépendance de caractère. Un de ses maîtres de l’époque confiera plus tard avec quelque acrimonie :

« C’était un jeune homme d’humeur un peu farouche et même bizarre aux yeux du vulgaire. Il détestait le monde et se renfermait dans son rêve. Il s’ennuyait de tout et probablement se moquait même de sa muse. Le bourgeois terre à terre et sans idéal lui était surtout en horreur. » Et le bon père terminera son portrait en le qualifiant de « mauvais esprit ». Détester le bourgeois n’a alors rien de bien original chez les jeunes gens sensibles, mais pour Ludovic Jan englué dans le quotidien de sa petite ville, il n’y a qu’une échappatoire : la poésie.

Ludovic Jan choisit d’entrer aussi vite qu’il le peut dans la vie professionnelle pour assurer son indépendance. Il trouve un emploi de stagiaire chez un pharmacien de Ploërmel, puis change d’officine pour incompatibilité d’humeur : le nouveau pharmacien est comme lui féru de littérature et moins à cheval sur les horaires de travail. Il sait que ce jeune homme écrit et il lui laisse, disons, la bride sur le cou. Ce seront quatre années de lecture et d’écriture grâce à cet étonnant mécène, quatre bonnes années au cours desquelles il participe à des concours de poésie, est lauréat, correspond avec des écrivains et des poètes, retient l’attention de Louis Tiercelin pour la qualité de ses textes et commence à publier.

Il va alors habiter à Rennes avec l’intention de suivre les cours de pharmacie, mais, ayant fait la connaissance d’un greffier du IIIe arrondissement de Paris, fou de poésie, il abandonne ses projets et décide de se faire commis-greffier, une occupation susceptible de lui permettre de vivre de façon indépendante et d’avoir assez de loisirs pour continuer à courtiser les muses. À Rennes, il fréquente les membres du Parnasse Breton puis l’équipe de l’Hermine, les cafés du côté des Portes Morlésiennes…

Au bout de deux années de greffe et de poésie, de bohème rennaise, il rentre à Ploërmel fin 1890 et suit les objurgations de sa mère qui lui propose de placer sa modeste part d’héritage paternel dans l’achat de la charge de greffier de la justice de paix à Caulnes, près de Dinan. Il se mariera d’ailleurs peu après. Ce brusque changement dans sa vie est sans doute dû à cette perspective de mariage, qui, elle-même, surprend : Ludovic deviendrait-il un de ces bourgeois détestés ?

Le 15 décembre, il devient titulaire du greffe de justice de paix de Caulnes.

Il n’est pas « du pays » et y est assez mal reçu. Il ne se plaît pas dans cette petite commune après sa vie rennaise mouvementée, ses amitiés et ses habitudes. Une certaine fantaisie dans son comportement, probablement un élan très modéré pour sa profession font que ses rapports avec le juge en titre sont vite tendus. Ce dernier lui adresse des remontrances. Il n’a que faire d’un greffier poète et le poète ne supporte pas un M. Homais juge ! La situation est très tendue et Lud Jan (comme l’appellent affectueusement ses amis) en souffre.

Dès octobre 1892, au cours d’une audience, le jeune greffier éclate, il perd tout contrôle de lui-même devant l’entêtement du juge à propos de l’affaire dont on traite et lance à l’auditoire : « Il m’est décidément impossible de vivre avec cet épicier de première classe ». Le 14 novembre, il quitte sa charge.

Son premier ouvrage, Dans la bruyère, est paru en 1891. Il l’a envoyé à plusieurs écrivains, dont Leconte de Lisle qui lui répond le 3 octobre 1891 en le qualifiant sans ironie de « cher confrère » et en disant particulièrement son admiration pour le poème La Mort du taureau « plein de vers mâles et solides ». Il recevra aussi des lettres encourageantes de François Coppée, et de J.-M. de Hérédia auxquels il s’est adressé. La presse bretonne est unanime. Dans Le Semeur, M. Fuster écrit le 27 octobre 1891 : « Je tiens ce Rêveur pour un des quatre ou cinq remarquables poètes de ce temps. » Le journaliste B. Robidou, le rédacteur en chef de l’Avenir de Rennes, écrivain confirmé, écrira à propos de cette publication :

« Lorsque je le reçus, frais et pimpant sous sa couverture blanche, je l’emportai à l’Hôtel de ville, où j’étais alors chef du bureau du Domaine de l’État, curieux de voir comment les titres alléchants que j’avais aperçus en coupant les pages tenaient leurs promesses. La pièce intitulée « Les landes et les grèves » dépassa tout de suite mon attente ; écrite en vers de grande allure, elle révèle un poète à l’âme vibrante et fière, aimant la nature, le sol natal, ses traditions, et les chantant d’un ton grave, presque solennel ; je fus à la fois surpris et charmé. La magistrale beauté de la seconde pièce, « Le Taureau », accentua cette double impression […] Tous ces tableaux d’une mélancolie pénétrante, d’une exécution parfaite me ravirent. »

Il ira jusqu’à voir en lui « le plus fort de nos jeunes poètes bretons », jugement auquel on ne peut que souscrire, si toutefois l’adjectif final n’est pas compris dans un sens « réducteur ». Il est en effet d’une étonnante sûreté, d’un métier parfaitement maîtrisé. Ses vers n’ont pas cet à-peu-près qui entache souvent les premiers recueils. Bien entendu, Ludovic Jan a beaucoup lu et ces lectures-inutrition ont laissé des marques : Lamartine, Baudelaire, Rimbaud, Verlaine, Leconte de Lisle, Hérédia, les Parnasse, les Symbolistes…, mais il n’imite jamais et sait être original. Son impossible départ peut, par exemple, être lu sans dommage à la suite de Bateau ivre ! Sa poésie est ingénieuse et troublante, sa versification parfaite et émouvante, ses idées paraissent peut-être traditionnelles, elles sont pourtant neuves car elles sont dites autrement ! Il aime la nature et les paysages de Haute-Bretagne, mais ses « crayons » n’ont rien de convenu : son regard ouvre des perspectives. La limpidité de son expression, la précision et l’économie de ses descriptions, ses méditations « près du menhir antique » le distinguent. Parfois mélancolique ou sombre, il n’oublie pas d’être gai et s’il s’intéresse à la Bretagne, il évoque bien d’autres thèmes : la Révolution, Bonaparte, la guerre de 1870 (« La fin d’un monde » qui est d’un visionnaire). Il voue un véritable culte à l’auteur de l’Imitation, est touché par l’Angélus de Millet, la peinture de Fra Angelico…Doué d’une sensibilité extrême, il chante l’amour profane et l’amour céleste mêlés au mystère de la vie.

Ses œuvres sont certes le plus souvent narratives, mais c’est un genre alors en vogue et il y excelle. Son poème Lilith en est un bon exemple.

Louis Tiercelin écrira à propos de Dans la bruyère : « Ce fut, lorsque le livre parut, une fête pour nous tous ; ce fut une fête pour la Bretagne […] ». Et ce n’est pas là un vain compliment : Louis Tiercelin avait accepté de faire précéder le recueil d’un « prélude » qu’il avait composé à l’occasion de la publication.

En 1893, il publie Les rêves.

Il est fêté lors du dîner organisé par l’Hermine et le Parnasse Breton.

Une consécration rapide mais qui sera, hélas, sans lendemain ! Il semble que, rapidement, l’aspect sombre de sa poésie prenne le dessus : « Les départs » expriment le pressentiment d’une vie qui sera courte, « L’impossible départ », « La vie en noir » illustrent cette tendance. Lud Jan est en effet atteint de tuberculose et le 4 octobre 1894, il meurt alors qu’il n’a que trente ans.

 

Ses amis réuniront diverses pièces inédites pour publier ses œuvres posthumes et B. Robidou en rédigera la préface (Œuvres posthumes de Lud Jan, Rennes, 1896)

 

L’impossible départ

J’ai fait ce rêve à l’âge où l’homme fait des rêves ;

Sur un vaste navire où seul j’étais vivant,

Sans l’instant où la mer abandonne les grèves

Avec elle j’allais toutes voiles au vent.

 

Ce n’était pas pour fuir le vieux monde. La terre,

Je devais la trouver encore sous d’autres cieux ;

Mais je souffrais du mal infini du mystère,

Avec l’horreur d’avoir des hommes sous les yeux.

 

Et je rêvais d’une île étrange, inhabitée.

Rien que des chants d’oiseaux mêlés au bruit des bois ;

Rien ne troublera plus l’âme désenchantée

Qui se rajeunira dans l’oubli d’autrefois.

 

Après avoir roulé, seul, sur les verts abîmes,

Contemplant le soleil en son infini bleu

Où les astres sans nombre au fond des nuits sublimes,

Dans l’immobilité méprisante d’un Dieu ;

 

Je cacherai mon front marqué d’un anathème

Sous les grands baobabs et les cactus rugueux

Tout en se mêlant, avec nonchalance suprême,

La gloire du penseur au sans-gêne des gueux.

 

Eh bien ! partons : voici le flot qui se déroule

Et le vent qui fouette les flots […]

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Un jésuite hérétique Breton

écrit par François LABBE

J’aime beaucoup l’Armorique littéraire d’Auguste Maréchal parce qu’il ne se contente pas de recopier à gauche et à droite les notices biographiques publiées par d’autres. Esprit curieux, il se donne la peine d’interroger des témoins et de rapporter des anecdotes inédites. Enfin, lecteur infatigable, il ajoute souvent son propre commentaire à propos de telle ou telle œuvre. Je lui consacrerai prochainement quelques lignes.

L’un des auteurs qu’il admire le plus est Guillaume-Hyacinthe Bougeant, né en 1690 à Quimper. Il lui consacre 5 pages très élogieuses : il est « plein de grâces, de saillies et de compliments agréables et bien tournés » ; « il connaissait la bonne société et l’amitié. L’agrément et l’enjouement de son caractère le faisaient autant rechercher que ses connaissances » ; sa mémoire est « chère à la République des lettres » ; il est né avec « des talents pour la politique ; discernement, pénétration et goût ». Plus loin, Maréchal parle de « la sagesse de ses réflexions » de l’élégante précision du style », du « rang distingué » de ce « savant » ! L’auteur de l’Armorique littéraire, généralement plutôt avare de compliments, n’exagère pas. Bougeant, célèbre en son temps, est un de ces écrivains que la postérité a très injustement oublié.

Élève exceptionnel, Guillaume-Hyacinthe entre chez les jésuites à 16 ans, le 16 octobre 1706, prononce ses vœux en 1724. Il professe la rhétorique et les humanités à Caen et à Nevers avant de devenir régent à Louis-le-Grand. Il fréquente les savants (Clairaut, Mairan) et est reçu dans le salon de Madame de Picquigny avec des athées notoires comme l’évêque de Luçon Michel Celse Roger de Rabutin. Ami de Quesnay et de Jean-Baptiste Silva, le médecin des dames, il intervient dans la dispute qui les oppose sur la saignée. Il meurt le 7 janvier 1743, laissant derrière lui un œuvre remarquable et remarqué. D’Alembert laissera entendre que les chagrins causés par la Compagnie à la suite de ses Amusemens philosophiques sur le langage des bêtes lui auront été fatals.

Comme tous les érudits de son temps, il touche à tous les domaines. Sa première œuvre imprimée est poétique : des dialogues imités du grec, Anacréon et Sapho (1712), puis un Recueil d’observations physiques en 1719 qui sera plusieurs fois modifié, réimprimé jusqu’à la fin du siècle et traduit en allemand. En 1727, il fait paraître le premier ouvrage qui assoira sa réputation d’historien : Histoire de guerres et des négociations qui précédèrent le Traité de Westphalie (1727). Le second grand ouvrage historique aux rééditions et traductions multiples sera son Histoire du Traité de Westphalie (toujours intéressant) qui paraîtra peu après sa mort, en 1744, un ouvrage particulièrement apprécié de Schiller qui l’utilisera en particulier pour sa trilogie dramatique consacrée à Wallenstein. Le jésuite qu’il est ne peut éviter de se mêler aux débats théologiques qui marquent alors l’actualité. Il écrit une lettre sur l’Eucharistie (1727), déclenchant une controverse qui culmine avec un Traité théologique sur le même sujet (1729) ainsi que plusieurs autres ouvrages de religion dirigés contre les superstitions et les jansénistes. Controvertiste, collaborateur important des Mémoires de Trévoux sa plume est partout reconnue autour des années 1728-1738. Il est alors ami de son confrère Jean-Baptiste Gresset, qui lui adressera, à l’occasion de son départ de la Compagnie, une magnifique épître de plus de 500 vers pleins de nostalgie.

Tous ces écrits sont certes de grande tenue et ont eu un écho important, mais le plus marquant pour un lecteur moderne sont ses œuvres plus spécifiquement littéraires. Avec La femme docteur ou la théologie tombée en quenouille (1730), il se révèle être un auteur de comédie satyrique talentueux. Dans cette pièce vive, il ridiculise les jansénistes (souvent réimprimée et traduite, à l’époque partout distribuée parfois sous le titre mortifiant d’Arlequin janséniste), comme il se moque du diacre Pâris et de ses convulsionnaires dans Le saint déniché ou la banqueroute des marchands de miracle (1732) et Le Quakers français ou les Nouveaux Trembleurs (1732). Dans ses deux premières comédies (basses comédies !), l’emprunt à Tartuffe et aux Femmes savantes est patent : le motif de l’homme sombre qui s’insinue au sein d’une famille et cherche à la détruire, comme les jansénistes veulent détruire la société, et celui alors rebattu du « jansénisme par les femmes ». Il s’inscrit avec ces comédies au cœur des querelles relancées par le ministre Fleury et le lit de justice royal du 24 mars 1730 faisant de la Bulle Unigenitus une loi du royaume.

Il est également intéressé par les disputes littéraires et, alors qu’Anciens et Modernes continuent à s’affronter, il publie un délicieux pamphlet : Le voyage merveilleux du Prince-Fan-Féredin en Romancie (1735), sorte d’anti-roman qui est une critique de De l’usage des romans de Lenglet-Dufresnoy et distingue très exactement la « haute » de la « basse » romancie. Il ne s’oppose pas à ce genre relativement nouveau, mais ne veut pas le voir sombrer dans ce qu’il croit être la vulgarité. 

Enfin, en 1739, paraît son grand œuvre traduit dans toutes les langues : les Amusemens philosophiques sur le langage des bestes, qui lui vaudra un exil temporaire au collège de La Flèche et l’obligation d’écrire un catéchisme (Exposition de la doctrine chrétienne, 1746, réédité jusqu’au XIXe siècle). Ses supérieurs n’ont pas apprécié les thèses et les prolongements possibles de cet ouvrage adressé à une femme, dans la meilleure tradition des aimables conversations philosophiques par lettres rendues célèbres par Fontenelle. Il commence ainsi : « Que vous êtes séduisantes, Mad…, et que vous connaissez bien l’empire que vous avez sur moi ! » Le titre et le ton badin ne doivent pas donner le change. Bougeant va dire des choses très sérieuses alors que les cartésiens discutent de l’ « animal machine » et que dans peu d’années La Mettrie, le Malouin publiera son brûlot matérialiste L’homme-machine » !  La Compagnie lui en tiendra rigueur : derrière le sourire et une insouciance de surface, on approche de ce matérialisme honni un peu partout ! En effet, l’animal, jusqu’alors considéré comme dénué de raison, incapable de communiquer devient chez lui un être qui possède une intelligence, vit en société et peut communiquer avec ses semblables voire avec des animaux d’autres espèces. La réflexion et l’observation mènent à ce résultat. Bougeant part du besoin essentiel à toute société de communiquer, qu’elle soit humaine ou animale. S’appuyant sur le cas des sourds-muets, il imagine un langage gestuel universel susceptible de se perfectionner dans le temps. Ce qui est vrai pour les hommes l’est pour les animaux : « La nature qui agit toujours avec tant de sagesse, a fait les Castors pour vivre en Société, elle leur en a donné tous les moyens nécessaires et par conséquent la faculté de parler […] puisque, sans ce recours, il est impossible qu’aucune société puisse subsister ». Ce langage se distingue par sa simplicité – il est « borné », dicté par l’instinct et les émotions primaires – de celui des hommes et chaque espèce vivante a développé son système de communication : « Si les Castors et les Perroquets ont un langage, il faut que l’Huître et le Limaçon ayent le leur » !

C’était cependant là des assertions osées surtout que le Père Bougeant parle ensuite de l’âme des bêtes (même si, ce qu’il entend sous ce terme diffère de ce que pense l’Église). Sous un aspect souriant, ce livre très sérieux s’inscrit dans la volonté d’inscrire l’homme dans le système de la nature et annonce les hypothèses sensualistes sur l’origine des langues chez Condillac ou Rousseau. Des propos hérétiques pour la Compagnie de Jésus.

Bougeant fait partie de ces jésuites pour lesquels Voltaire ressent plus que de la considération et qui lui faisaient dire : « Rien n’effacera dans mon cœur la mémoire du Père Porée qui est également à tous ceux qui ont étudié sous lui. Jamais homme ne rendit les études et la vertu plus aimables », et il aura les mêmes sentiments pour les pères Brumoy et Tournemine (ce dernier étant d’une des plus anciennes familles de la noblesse bretonne). Dans son mémoire Sur la destruction des jésuites en France (1763), D’Alembert lui attribuera même le titre de « philosophe » !

Ses liens avec la Bretagne demeureront. Dans l’Année littéraire de 1774, Fréron, son compatriote rapporte qu’il s’est occupé de ses études ; il est en rapport avec Trublet, Sainte-Foix et Maupertuis lorsque celui-ci fréquentait le café Gradot et le Procope…

 

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Trédern de Lézérec, ou le mystère d’une fin de vie brutale  - Un petit cousin du grand Laennec

écrit par François LABBE

Louis Sébastien Marie de Tredern de Lézerec est né le 14 septembre 1780 à Brest dans une famille de marins. Son père, Jean Louis (1742-1807) a participé à la guerre d’indépendance américaine en qualité de capitaine de la royale avant s’être promu directeur de l’Académie de marine de Brest. La Révolution met fin à l’existence bretonne de cette famille et ils émigrent vers la Russie. Étonnamment, ils ne le font qu’en 1796. On a cette habitude de croire que la Terreur s’arrête avec la chute de Robespierre, mais en fait le règne des Terroristes ne se termine pas d’un coup et une longue période d’instabilité commence avec Thermidor, des exécutions et des déportations continuent et la Chouannerie par exemple sera toujours poursuivie sous l’Empire. La famille Tredern se rend donc à Saint-Pétersbourg et le jeune Louis trouve dès 1797 un embarquement de sous-officier sur le Pimen, un navire ancré dans l’actuel Talin, en Estonie alors province de l’empire russe.

Le Pimen portait 66 canons et avait été construit en 1789. À partir de 1799, il change de navire et des témoignages rapportent que déjà il ne s’intéresse qu’à l’embryologie et à l’anatomie comparée et qu’il a transformé en cabinet d’étude son étroite cabine. En 1801, Monsieur de Trédern père, à la suite de ses demandes et de celles d’amis, est rayé de la liste des émigrés par Bonaparte et il peut regagner la France en août pour venir mourir quelques années plus tard, en 1807, à Quimper. Son fils l’accompagne et séjourne en France, probablement en Bretagne puis à Paris où il se fait passer pour un russe (plus valorisant sans doute qu’ancien émigré !) né à Talin et s’inscrit à l’Académie de peinture et de sculpture. Il est l’élève de Regnault qui présente certaines de ses œuvres picturales le 21 avril 1803. Ce goût de la peinture est attesté par une lettre de Théophile-Marie Laennec (18 février 1804) à son cousin René-Théophile, le savant, qui était un cousin éloigné de Louis de Trédern et étudiait la médecine dans la capitale.

En octobre1804, il se rend à Würzbourg, en Bavière, pour y étudier la médecine. Il étudie auprès d’Ignaz Döllinger (1770-1841), un des plus fameux spécialistes en Europe d’embryologie et d’anatomie comparée. En 1807, après le décès de son père, il s’installe à  Göttingen et présente ses expériences sur l’embryon de poulet et les dessins qu’il a réalisés sur ce thème à Johann Friedrich Blumenbach (1752-1840) , le fondateur de la zoologie et de l’anthropologie scientifiques, fermement opposé aux théories préformistes, tenant de l’épigénèse, un représentant du vitalisme et un théoricien des races dans la perspective du livre de Kant Von den verschiedenen Racen der Menschen.  Blumenthal l’aide à choisir le sujet de sa thèse à partir de ces travaux. Celle-ci terminée, il se rend alors à Jena en avril1808, pour la soutenir et la faire imprimer. Il choisit sans doute Jena parce qu’un ami, Lorenz Oken (1779-1851), médecin et philosophe, vient d’y être nommé professeur. Sa thèse, en latin, précise que l’auteur est Estonia-Rossus, membre de la société de minéralogie de Jena (à laquelle appartient d’ailleurs son cousin Pierre Marie Sébatien Bigot de Morogues (1776-1840), géologue ayant visité l’Allemagne, fils du fondateur de l’Académie de Marine) : Ludovicus Sebastianus Tredern, Dissertatio Inauguralis Medica Sistens Ovi Avium Historiae et Incubationis Prodromum . Des témoins de l’époque assurent qu’il travaille assidûment sur les embryons d’oiseaux. À Jena, il entre à l’école des Forêts de Dreissigacker, près de Meiningen-Jena, une école réputée et particulièrement important pour l’ornithologie. Il y étudie en 1808-1809 tout en continuant ses recherches et s’inscrit en qualité d’Estonien. Il retourne à Göttingen vers la fin de l’année 1808, puis de nouveau à Dresissigacker.

On le retrouve à Paris en 1810 où il fait partie de la Société des Sciences physiques, médicales et d’agriculture d’Orléans. Il se présente comme « Docteur » en médecine. En juillet 1811, il est inscrit à la faculté de médecine de Paris où il présente en août sa seconde thèse de médecine sur l’organisation et l’hygiène des hôpitaux modernes : Propositions sur les Bases fondamentales d’après lesquelles les Hôpitaux doivent être construits, Thèse de la Faculté de Paris, no 104. Sa trace se perd ensuite : des amis et des chercheurs le cherchent en vain car ils sont très intéressés par sa thèse sur le développement de l’embryon, thèses que tous ces spécialistes jugent exceptionnelles. Tout au long du siècle, son nom se retrouvera, cité dans les revues scientifiques européennes et surtout allemandes. Pour les embryologues modernes, il demeure un chercheur essentiel sans lequel l’embryologie aurait longtemps piétiné. Pourtant, avec son départ d’Allemagne, il semble ne plus se préoccuper de ce qui avait été sa passion…

En 1813, l’Almanach Impérial l’indique comme libraire à la Bibliothèque Mazarine au salaire de 2400 francs, poste qu’il a sans doute obtenu grâce à un des membres de son jury de thèse, Philippe Petit-Radel, dont le frère est administrateur de cette bibliothèque. Ce poste bien rémunéré et peu prenant lui laisse assez de loisirs pour ses travaux scientifiques. Il fait aussi partie des 12 médecins légistes attachés à la Cour de Justice impériale, avec son cousin René-Théophile Laennec (1781-1826). Peu après, il décide de se rendre en Guadeloupe le 13 janvier 1817, officiellement pour remettre de l’ordre dans des affaires de famille. Ce séjour devait avoir une issue fatale : le 8 novembre 1818, il meurt victime de la fièvre jaune à Saint-Louis, un petit port de l’île. Son testament (rédigé le 8 novembre 1818), ne fait pas état d’une propriété quelconque. Dans l’état actuel des recherches, on se sait pas pourquoi il a quitté deux emplois bien rémunérés ni pourquoi d’ailleurs, il a quitté l’Allemagne et abandonné ses recherches si prometteuses sur l’embryologie.

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